l'espièglerie du philosophe

                      C'est un petit texte de circonstance et d'amitié que vient de publier Michel Serres, sous le titre de Morales espiègles. L'occasion est celle des vingt ans des éditions du Pommier, et l'amitié, celle qui lie Serres à Sophie Banquart, son éditrice. Et il est beau d'y entendre un philosophe y faire l'éloge du chahut et de l'espièglerie au rebours de tant de ses confrères que l'esprit de sérieux a pétrifié dans une posture définitive. Chahuter évoque l'enfant qui n'était pas tendre avec ses maîtres ou l'adolescent qui, avec ses copains d'internat, faisait des polochons une arme contre le surveillant quand tous réunis ne lui donnaient pas des concerts animaliers au milieu de la nuit ou encore le normalien épris de canulars (celui de la girafe prétendument offerte par Houphouët-Boigny au général de Gaulle est particulièrement savoureux ). Chahuter c'est bousculer, ne pas se laisser intimider par les autorités établies. Mais c'est aussi être soi-même chahuté, accepter de l'être par les éléments déchaînés ou par les événements de la vie.

                   Mais il est difficile de dire jusqu'où l'on peut pousser la plaisanterie - il y a une cruauté du chahut que l'ado ne mesure pas toujours, lorsqu'il devient harcèlement, comme on le voit  de plus en plus sur les réseaux sociaux et ailleurs. Le rire peut être blessant. Comment sans renoncer à la liberté de s'affranchir des respects amidonnés se comporter à l'égard d'autrui et ne pas le blesser ? Et des anecdotes, naît le questionnement moral.

                  De cette insolence jamais totalement éliminée, heureusement pour nous, Michel Serres garde une solide méfiance à l'égard de toutes les hiérarchies où il voit des traces de nos origines animales. Et face aux rodomontades des puissants, il propose comme remède de leur faire prendre la mer par gros temps, persuadé que la discipline qui doit régner sur un bateau est la meilleure manière de prendre conscience que nous sommes tous embarqués.

                 Les pages où Serres évoque son expérience de marin lui sont l'occasion de s'enchanter du vocabulaire  propre à cette profession. J'avais jadis travaillé à un Gloserres (in Michel Serres, la sage-femme du monde , Le Pommier) ; je pourrais l'enrichir de nouvelles formules que je n'avais pas encore repérées dans son oeuvre et qui m'enchantent : "ranger les abers", si l'amateur de mots croisés peut avoir croisé le terme "aber" qui est une baie étroite et assez profonde, je doute que le sens du verbe "ranger" lui soit ici compréhensible puisqu'il signifie "passer à petite distance de "; quant aux "ringots", leur définition m'a semblé tout à fait poétique :" petite cosse ou erseau du filin, à l'extrémité d'une poulie, pour y fixer le dormant d'un palan".

               Le rapprochement entre "virtuel" et "vertu" permet à Serres une relecture du Quichotte et de son autre Sancho et une belle méditation sur les richesses de la littérature, "maîtresse de connaissance et de vérités humaines, d'autant plus réelle qu'elle est virtuelle." Un tel hommage est rare venu d'un philosophe.

              L'autre soir, à La grande librairie, Serres a fait la démonstration souriante et émouvante de son éternelle malice et ce petit livre nous en donne l'illustration délectable.

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