Raison garder

                           Je suppose que plus qualifié que moi donnerait à mes remarques un fondement plus solide. Je pars d'une expérience quasi quotidienne, que je ne suis pas le seul à faire, c'est évident : je donne beaucoup de coups de fil pour prendre des nouvelles des uns et des autres, j'en reçois aussi ; il est assez difficile de parler d'autre chose que de cette saloperie de virus - mais pour en dire quoi ? pour répéter ce que l'on a vu à la télé ? pour répéter ce que X dont le beau-frère est aide-soignant, infirmier ou médecin vient de dire ? pour partager telle vidéo (virale) ? J'ai pris pour principe de filtrer les infos anxiogènes que j'ai pu recevoir et de ne chercher qu' à rassurer tout en responsabilisant mon interlocuteur, mon interlocutrice. Beau programme ! mais que j'ai de la peine à suivre...

                           Et j'ai constaté que la situation que nous vivons a tendance à renforcer les tendances psychiques dominantes des uns et des autres ( contrairement aux périodes de guerre durant lesquelles Freud avait noté que bien des troubles névrotiques disparaissaient) . Je veux dire par là que celui qui est plutôt dépressif va ne garder des infos que les plus sombres, que le parano va sauter sur les rumeurs les plus folles, sur les lubies complotistes les plus débiles, que l'hypocondriaque va se croire atteint des symptômes du covid au moindre éternuement, que l'obsessionnel va en rajouter dans les précautions et aller bien au-delà des gestes barrières opportunément rappelés, que celui qui a des troubles obsessionnels compulsifs va vivre un véritable enfer etc...Et curieusement, ces réactions n'épargnent pas totalement ceux que leur formation scientifique devrait protéger contre la panique. A croire que ces tendances au pessimisme ou à l'optimisme (mais c'est plus rare, en l'occurrence) sont plus profondément inscrits en nous qu'on n'aurait pu le penser. Dans la masse des informations dont il n'aura échappé à personne qu'elles sont incomplètes et souvent contradictoires, chacun, politique, journaliste ou simple quidam,  choisit ce qui va dans le sens de son tempérament profond.

                           Garder raison devient une tâche nécessaire mais particulièrement difficile. Comment se protéger de ces influences néfastes ? Couper tous les canaux d'informations ? évidemment idiot et impossible. Résister cependant pour éviter de devenir tellement accro à la télé qu'on finit par en perdre tout capacité de juger de ce qui est. Réfléchir, tenir son esprit critique toujours en éveil, retrouver cet adage des stoïciens qui distinguaient ce qui dépendait de nous et ce qui n'en dépendait pas.

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