Un chef d'oeuvre redécouvert, Le grand mal de Jean Forton

                         J'avais lu, il y a quelques  années, L'épingle du jeu que Gallimard avait republié dans la collection "L'imaginaire", et les nouvelles que Finitudes (maison d'édition bordelaise) a éditées sous le titre de Pour passer le temps (2002) et Jours de chaleur (2003). Avec la certitude d'avoir rencontré là un des écrivains majeurs du siècle dernier, une de ces voix qui marquent ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre. Et pourtant, Forton a bien failli sombrer dans l'oubli, en dépit du travail excellent que fit le Festin (Jean Forton, un écrivain dans la ville, 2000) pour le remettre dans la lumière où il baigna pendant un temps, publié chez Gallimard, deux fois de suite parmi les favoris du Goncourt.

                         Et ce sentiment. est confirmé par le Grand mal (Le Festin, collection "l'éveilleur"). Quel bouquin ! nous sommes plongés dans la vie de gamins qui ont une douzaine d'années, Ledru et Frieman. Ils se battent, ils deviennent amis, ils ne font rien  en classe si ce n'est chahuter leurs profs (une galerie monstrueuse et pitoyable), volent l'argent dont ils ont besoin dans les porte-feuille de leurs pères. Frieman est plus précoce que Ledru qui n'a que des plaisirs bien solitaires ;  il a une "poule", prénommée Georgette, qui se laisse embrasser dans les salles de cinéma où ils traînent ; Ledru se fait une joie de lui choper sa petite amie - passées les premières excitations, il se lasse assez vite, "cette bouche à suçoter deux longues heures"...

                          Les parents ne sont guère mieux : un Monsieur Ledru pontifiant et médiocre  ; un Monsieur  Frieman qui bat son fils comme plâtre. La satire du monde des adultes et de son hypocrisie est terrible, la peinture de Bordeaux (jamais nommé, mais aisément reconnaissable) d'une noirceur à faire peur. Mais le monde des enfants n'offre en rien des couleurs plus riantes.

                          Surviennent Stéphane et sa petite soeur Nathalie dont Ledru et Frieman tombent éperdument amoureux. Rien ne semble arrêter l'imagination débridée et perverse de Stéphane, et il fascine son petit groupe. Mais sans que ses audaces débouchent sur autre chose qu'une destruction  des choses et des êtres.

                          Il y a pire cependant : le Mal absolu que représente la disparition mystérieuse de petites filles à la sortie de leur école. Mal devant lequel tous sont impuissants, à la fois révoltés et vaguement fascinés. Seul personnage lumineux du livre, Gustave ; il est à la fois l'ami des enfants et leur jouet. Quel drame l'a-t-il amené à cette existence misérable où il survit à peine en  dessinant des portraits dans la rue ? On ne le saura pas. Il est  en tout cas le coupable tout désigné.

                         La composition du livre, son écriture précise et cruelle, son sens de la complexité des êtres - les enfants ont parfois les naïvetés de leur âge ; les adultes n'ont pas toutes les roueries du leur - font de l'oeuvre de Forton quelque chose de très rare et qu'il faut absolument découvrir. Pour réparer une injustice et pour découvrir un grand auteur.

 

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