Emmanuel Bove, retour sur Mes amis

Je n'avais fait, dans mon billet précédent, qu'une allusion au premier texte écrit par Bove. Il mérite, ô combien, que l'on s'y attarde. C'est en 2016  que David Vincent, qui dirige les éditions de l'Arbre vengeur, a republié Mes amis. La première version date de 1926 - Bove a 28 ans ! Et l'on ne peut qu'être admiratif devant sa réussite : voici un livre sans ancêtre dont on peut dire qu'une partie de la littérature contemporaine lui est redevable ; il a été encensé par tous les écrivains de l'époque.

Ce n'est pas un roman : il n'y a ni intrigue ni description - il est sans début et sans fin ; ce n'est pas un récit autobiographique ; mais une succession de courtes nouvelles qui ont pour caractéristique d'avoir un unique personnage, Victor Bâton, - pas un héros contrairement à ce que son prénom pourrait suggérer, mais un pauvre hère dont le patronyme lui-même est minable ; pas une figure à laquelle on rêverait de s'identifier, ce serait même le contraire - on redouterait d'y reconnaître tel ou tel trait de notre propre caractère -  un être malheureux, misérable, plutôt repoussant. Mais Victor Bâton, qui vit dans un état de solitude extrême, dans une chambre de bonne insalubre qu'il quitte, chaque matin, pour errer dans Paris, vivotant grâce à une petite pension d'ancien combattant, est animé du désir obsessionnel d'avoir des amis, d'être aimé serait d'ailleurs plus juste. Et cette quête est pitoyable parce qu'elle est sans espoir ; il a tellement hâte que chaque rencontre parvienne immédiatement à son apogée qu'il ne prend même pas le temps d'apprivoiser l'homme ou la femme dont il s'est approché - il ou elle l'aime, croit-il, comme lui-même croit qu'il l'aime - il se voit déjà accueilli, choyé, nourri, logé chez l'autre ou déjà marié. Et ça ne marche pas, ça ne peut pas marcher : pas un mot, un regard ou un geste de lui ou de l'autre qu'il ne surinterprète pour avoir de bonnes raisons d'échouer. Aucune expérience si malheureuse soit-elle ne lui permet de modifier sa stupide stratégie.

D'autant plus pitoyable, cette quête, qu'il n'y a rien d'aimable en lui. La mesquinerie qu'il projette sur les autres, à bon ou à mauvais escient, est la sienne propre. Il est, en réalité, incapable d'aimer.

L'écriture de Bove est d'une précision chirurgicale. Elle ne s'encombre d'aucune joliesse, d'aucune affèterie. Elle va droit à l'essentiel et qui fait mal. Pour dire la médiocrité d'une chambre d'hôtel :"la jeune fille alluma un poêle à pétrole taché de jeune d'oeuf."; la prétention d'un bourgeois :"un monsieur qui tenait une paire de gants dont les doigts étaient plats" ; les habitudes des autres qui tuent l'amour qu'on pourrait lui porter : "soudain, elle se glissa dans les draps, non sans avoir essuyé la plante de ses pieds sur la descente de lit".

Rien n'échappe à Victor Bâton et pourtant il ne comprend rien aux échecs qui s'accumulent. Est-il un symbole de l'absurdité de la condition humaine ? Oui, sans doute ; de cette absolue déréliction de l'homme perdu dans un monde dont il croit connaître les mille conventions alors qu'il en ignore absolument le sens.

"Ah la solitude, quelle belle et triste chose ! Qu'elle est belle quand nous la choisissons ! Qu'elle est triste quand elle nous est imposée depuis des années !" Autant d'exclamations poignantes...

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