Dans les moments de chaos politique et économique comme celui que nous vivons depuis quelques années, il n'est pas étonnant que l'utopie fasse retour - elle est un moyen pour ceux qui souffrent de la situation d'ouvrir des voies pour l'espérance ; elle est l'accusation qui déconsidère, aux yeux des défenseurs et des profiteurs du désordre organisé, toute proposition alternative.

                            Dernier indice en date, un entretien avec Marcel Gauchet, dans Le Monde, en date du 26 janvier 2017, à propos de la sortie du tome IV de L'avènement de la démocratie, intitulé Le nouveau monde, (Gallimard). Après avoir rappelé l'effondrement du système soviétique, censé incarner le rêve, et les difficultés actuelles du capitalisme ; après avoir mis pointé la sortie du religieux comme ce que l'Europe peut encore proposer comme modèle au monde, Gauchet écrit :"la fonction de l'intellectuel étant traditionnellement l'anticipation de l'avenir, la proposition utopico- révolutionnaire a repris logiquement le dessus : les intellectuels sont retombés dans leur péché mignon, qui est la promesse du futur sans considération des problèmes qu'il faut envisager pour ne pas refaire les mêmes erreurs." Laissons ce qu'il dit du rôle des intellos (discutable à mes yeux) et retenons l'accusation traditionnelle à l'égard de l'utopie : elle est totalement déconnectée du réel et ne peut manquer d'engendrer les sempiternelles mêmes erreurs, les sempiternels mêmes crimes.Nul doute que Marcel Gauchet ne regarde le revenu universel de Benoît Hamon comme une énième mouture du rêve irresponsables des utopistes.

                       C'est à cette attitude traditionnelle que Ricoeur refuse de céder, dans un article de 1984 paru dans Autres Temps, les cahiers du christianisme social. A travers une étude très serrée des deux directions dans lesquelles s'engage l'imaginaire social - l'idéologie et l'utopie-, il opére une relecture tout à fait éclairante de l'une et de l'autre. La tâche n'est pourtant pas aisée :"chacun de ces deux pôles pris à part est pris le plus souvent dans un sens polémique et parfois péjoratif qui empêche de comprendre la fonction sociale de l'imaginaire collectif."

                      L'idéologie est d'abord conçue, chez Marx, comme une "distorsion-dissimulation" de la réalité. Elle "devient ainsi le procédé général par lequel le processus de la vie réelle, la praxis, est falsifié par la représentation imaginaire que les hommes s'en font." C'est aussi le moyen par lequel toute domination cherche à se justifier en utilisant tous les procédés de la rhétorique. Plus profondément, l'idéologie est "l'image stable et durable que [tout]groupe se donne de lui-même."D'où une croyance collective dont toute critique est impensable.

                      L'utopie est comme l'opposé de l'idéologie, au lieu de chercher à renforcer le réel, "elle [projette] l'imagination dans un ailleurs qui est aussi un nulle part." Elle est, dans son coeur même, "l'expression de toutes les potentialités d'un groupe qui se trouve refoulé par l'ordre existant."Sa fonction essentielle est de proposer "une société alternative". Le mot n'est pas inintéressant. Quelque vingt ans après ce texte, la question de l'alternative est reprise par mille expériences, qui sont encore loin d'être fédérées, mais qui montrent aux tenants du néo-libéralisme qu'il y a bien contrairement à ce qu'ils clament, d'autres solutions aux problèmes qu'ils ont créés et dont nos sociétés et notre monde sont en train de crever.

                         C'est bien parce que l'utopie est une mise en question radicale du pouvoir qu'elle est à ce point  détestée, mais ,dans cette radicalité réside justement sa faiblesse, remarque Ricoeur,car son rêve de "table rase" lui fait brûler les étapes et ignorer ce qui, dans le réel existant, pourrait lui servir d'appui pour étayer son projet. elle s'enferme dans une logique du tout ou rien qui est mortifère.

                        Avec ce sens très spécifique de la conciliation qui le caractérise, Ricoeur souligne le rapport complexe qui doit s'instaurer entre idéologie et utopie, un rapport qui soit en même temps de tension et de complémentarité. "Je voudrais retrouver la fonction libératrice de l'utopie dissimulée par ses propres caricatures. Imaginer le non-lieu c'est maintenir ouvert le champ du possible. (...)L'utopie est ce qui empêche l'horizon d'attente de fusionner avec le champ de l'expérience. C'est ce qui maintient l'écart entre l'espérance et la tradition.

                                              Dans Plaidoyer pour l'utopie ecclésiale (le titre n'est pas de lui), reprise  d'interventions faites en 1967 (Labor et fides, éd.), Ricoeur porte un regard lucide sur les risques que court une société que sa fascination pour la technique éloigne de plus en plus de l'attention à l'humain. Ses analyses ne sont pas éloignées de celles d'Ellul. Devant le risque de l'insignifiance aussi bien du travail, du loisir que de la sexualité, il propose de revaloriser l'utopie :"si le mot n'était pas suspect ou ambigu, je dirais "plaidons pour l'utopie !"J'appelle utopie cette visée d'une humanité accomplie, à la fois comme totalité des hommes et comme destin singulier de chaque personne. C'est bien la visée qui peut donner un sens."Il y a "nécessité pour nos sociétés modernes d'une tension, d'une dialectique sans fin, entre l'exigence utopique et l'optimisme raisonnable d'une action économique, sociale et politique. Viser plus, demander plus. C'est cela l'espoir : il attend toujours plus que l'effectuable."

                          Dès cette époque, Ricoeur voit les dangers renaissants du racisme, des nationalismes. Face à ces dangers, il continue d'affirmer cet "horizon d'humanité globale qui fait partie de notre figure d'hommes". Face à l'anonymat, la dépersonnalisation typiques de la société américaine, il proclame la nécessité d'une lutte pour la personnalisation, pour le respect de la personne.

                            C'est ce double combat jamais achevé mais plus que jamais urgent que Ricoeur nous invite à mener, c'est ce rêve qu'il nous incite à porsuivre.

 

 

 

 

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