L'amoureux laisse sa belle en plan

 La nouvelle est tombée au milieu de l'après-midi : Alain Juppé nommé au Conseil Constitutionnel démissionne de son siège de maire de Bordeaux .Personne n'avait été prévenu et la classe politique bordelaise se trouve, ce soir, prise au dépourvu. J'en connais qui vont passer une nuit blanche et les téléphones n'ont pas fini de sonner.

Celui qui venait de sortir un Dictionnaire amoureux de Bordeaux n'a eu aucun scrupule à tourner le dos à cette ville à laquelle il avait déclaré sa flamme, il y a quelques semaines. Avec pudeur, se plaisait-on à remarquer - l'homme n'est pas connu pour ses épanchements et lui qui fut jadis droit dans ses bottes, malgré tous les conseils, n'était jamais parvenu à se départir des parapluies qu'il semblait avoir avalés. Mais quand même, Bordeaux était sensible à cette délicate attention et son livre fut, avec l'aimable complicité des libraires de Bordeaux, en tête des meilleures ventes.

Patatras. Il se barre. Et il laisse "sa" ville dans la panade - même si je ne crois guère aux hommes (et aux femmes) providentiels, force est de constater qu'il n'y a pas grand monde pour le remplacer. Celle qu'il avait mise sur orbite ayant réussi ce tour de force de se mettre tout le monde à dos et d'avoir au moment des présidentielles choisi, avec un flair exceptionnel, le mauvais canasson, il n'y a rien à attendre de ce côté. L'ennui c'est qu'on ne voit pas grand monde pour remplacer Juppé - les prétendants sont un peu jeunes et pris à contre-pied comme les autres. Du côté de l'opposition, il n'y a pas grand monde, mis à part Feltesse.

Mais peu importe. Je les laisse les uns et les autres à leur cuisine et observerai avec amusement le ballet des ambulances dans les jours qui vont venir.

Ce qui m'indigne, et qui motive ce billet, c'est le décalage entre les grandes déclarations d'amour à "ma" ville et la hâte à prendre la poudre d'escampette quand se présente une meilleure opportunité. Le souci du bien commun - en l'occurrence le destin d'une ville et de la métropole -ne pèse pas lourd devant l'intérêt particulier. J'avais jadis fait la même remarque en ce qui concerne Chaban Delmas quittant Bordeaux pour s'installer à Paris et, dans un autre registre, littéraire celui-ci, Mauriac ayant épuisé le filon bordelais et les vignes de Malagar s'allant faire enterrer dans la propriété de sa femme, loin de sa maman chérie, dans la région parisienne. Ce qui m'exaspère, c'est le langage convenu que la presse réserve à ces hommes politiques - "sa" ville, "le Duc d'Aquitaine"," son fief" etc - pour nous faire croire que c'est le seul souci du bien d'autrui, le seul amour d'une ville ou d'un territoire qui les motivent dans ce qui n'est qu'une carrière.

Comme il serait temps que les citoyens reprennent (prennent serait plus juste) leur destin en main. Mais ce n'est pas demain la veille et je ne vois guère de signe encourageant se dessiner dans cette perspective ! 

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