Détective, dont on sait qu'il appartenait à Gaston Gallimard, ne se définissait pas spécialement par la tenue de ses articles ; mais en flattant la fascination morbide du public pour les meurtres sordides, il permettait d'obtenir des profits assez juteux pour renflouer les éditions, quand cela était nécessaire.

                     Mais il faisait aussi paraître des enquêtes passionnantes et d'une haute volée journamistique. Ainsi ce livre de Louis Roubaud, Démons et déments, qui nous plonge dans l'enfer des hôpitaux psychiatriques, dans les années 1930, et que la maison d'édition l'Eveilleur, adossée à la Revue Le Festin, a eu la bonne idée d'exhumer. C'est du journalisme d'investigation dans son meilleur. Roubaud encadre son enquête par le récit "autobiographique" d'un jeune homme atteint d'un délire paranoïaque - il est convaincu que tout le monde, dans l'institution religieuse où il est pensionnaire, et plus spécialement le pasteur qui la dirige, veut sa mort - il est interné mais conserve sa lucidité pour tout ce qui ne touche pas à son histoire. Le lecteur découvrira comment il revient à la fin du livre. C'est un très bon observateur de la vie ordinaire d'un asile et il va servir de guide à Roubaud.

                      Suit une galerie de portraits assez fabuleux que Roubaud dessine avec une objectivité toute distanciée. Certains tragiques, d'autres franchement comiques. La lettre- testament d'un certain François Bonjean qui se termine par ce post-scriptum lapidaire "je suis mort à 8 heures", suivie le lendemain par cette autre missive : "mon cher neveu, c'est malheureux qu'il soit tombée de la pluie pour mon enterrement", est un chef d'oeuvre d'humour noir. D'autres histoires sont infiniment tristes comme celle de cette vieille femme qui ne sait plus prononcer qu'une seule phrase qu'elle répète en boucle  et sur tous les tons :"41, boulevard Suchet, troisième étage, porte à gauche...". Mais le problème essentiel est bien de savoir si ces malades sont guérissables ou s'ils sont condamnés à finir leurs jours dans un asile. Les médecins font de leur mieux - la malariathérapie, injection du virus de la malaria, donne un espoir pour soigner ceux qui sont atteints de paralysie générale, fruit de la syphillis -; d'autres expérimentent des drogues qui, momentanément, ramènent certains délirants à la raison. Mais, dans l'ensemble, il n'y a rien à faire, que la contention, l'isolement, le bromure...

                     Se pose alors la question des conditions d'enfermement. Certains asiles sont assez correctement tenus, d'autres le sont moins. Le pire est l'infirmerie spéciale de la Préfecture de Police où sont amenés ceux qui sont censés perturber l'ordre public (ou les intérêts de leur propriétaire ou les visées matrimoniales de leurs parents ....) et qui, s'ils ne sont pas fous, peuvent le devenir rapidement tant les conditions d'enfermement sont inhumaines et dégradantes - certains témoignages dépassent l'entendement. Roubaud dénonce ce scandale et l'impunité de ceux qui y font la loi et il a, sur ce point aussi, une lucidité remarquable. Le docteur Clérambault - celui-là même qui eut Lacan comme élève et dont la passion pour les tissus et les drapés inspira un très beau film, Le cri de la soie, avec Marie Trintignant - qui dirigea à l'époque cette infirmerie ne sort pas grandi de ces pages.

                    Livre étrange et dérangeant dont on aimerait être sûr que les images qu'il nous renvoie du traitement des "fous" appartiennent bien à un passé définitivement dépassé. Asiles, prisons... décidément ce livre tombe à point.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.