"Les Bonnes nouvelles" de Michel Serres

                  Entre 2004 et 2018, Michel Serres a tenu une chronique sur FranceInfo, le dimanche soir, avec la complicité de Michel Polacco. C'est ce dernier qui avait proposé de défi à Michel Serres et il ne pouvait pas lui faire de plus grand plaisir, lui qui avait toujours souhaité que la philosophie sorte du cadre universitaire et s'adresse au plus large public. Pollaco lance la discussion, Serres en découvre l'issue heureuse. Ils n'inversent jamais les rôles - deux fois seulement ; ils ne se fâchent qu'une seule fois et c'est sur Astérix ; ils sont  émus aux larmes tous les deux quand ils se disent adieu. Même si au fil des années le temps de ces chroniques s'est amenuisé, passant de 7 à 6 minute, puis à 5, puis à 4, jusqu'au moment où Serres est congédié avec la politesse technocratique habituelle, l'aventure fut belle, nous en prenons aujourd'hui toute la mesure.

                    Pour la première fois, nous avons à notre disposition la totalité de ses chroniques - presque 600 sur 1500 pages  (grâce aux Editions du Pommier) - c'est immense. La voix de Michel Serres s'est éteinte et elle nous manque mais la vivacité de son propos, l'à propos de ses analyses et leur profondeur, la virtuosité de ses recherches étymologiques dont là présentes. On pourrait croire qu'elles sont datées, elles ne le sont pas ; elles sont autant de cailloux sur les chemins de ces années et elles ouvrent toujours sur des anticipations magistrales (c'est la fonction du philosophe, selon Serres) qui nous aident à mieux comprendre ce que nous vivons.

                     Bien sûr, il n'est pas question de lire ce recueil de la première à la dernière page. Je vous engage à le visiter, c'est-à-dire à vous attarder sur tel ou tel détail, à varier les points de vue à partir desquels on peut en saisir le sens. Un des mots favoris de Michel Serres est "randonnée", je vous invite donc à randonner au travers de ces chroniques, à en suivre les bifurcations, à en inventer vous-mêmes, à procéder "à sauts et à gambades" - ce qui est le signe de la véritable liberté.

                     Tout au plus, puis-je vous suggérer quelques parcours. Celui des noms propres qui vous réserveront toujours des surprises qu'il s'agisse de Virenque, de Napoléon, de René Girard, Lévi-Strauss, Chopin, Calvin ou Bergson. Autre parcours, celui des sciences : Science et religion (en 2007), la génétique (en 2009), les mathématiques (en 2015), la botanique (en 2016). Et ceci, en 2010, dans Goya et le combat :"en tant qu'homme de science, je dois dire haut et fort que la science n'est pas une affaire d'opinion. Le malheur vient de ce que le débat intéresse, il passionne, il fait spectacle. Et le spectacle empêche l'inspection de la chose ou la spéculation des idées."

                    Michel Serres n'est pas tendre à l'égard des médias. En 2006, sur les épidémies : "La meilleure publicité pour une chaîne ou pour un média, c'est de parler de la peste ou des épidémies... La panique paie ! Mieux, c'est la panique qui paie le mieux ! A vos postes, chers auditeurs, écoutes tous les jours les annonces de panique !" Fallait le dire. Et ce conseil si peu écouté :"Et si nous nous enfermions pour éviter la peste télévisuelle ?" Il est vrai que l'information répétée en boucle laisse peu de place à la réflexion et dans sa quête de l'événement s'enfonce dans l'insignifiance. Alors qu'"un événement advient parmi nous comme un "voleur dans la nuit" ! Il est absent de tout tri" au contraire de celui qu'opèrent ce celui qu'opèrent le journaliste comme l'historien. L'événement majeur de la fin des paysans n'a guère fait l'objet des Unes des journaux.

Dernier parcours, enfin, celui qui revient sur le souci qu'avait Serres de la langue - sa lutte contre la démission du français devant la domination de l'anglais : La langue française (2005), Mots anglais et langue française (2005 encore), Une langue française en mouvement (2008), Oxymore (2012) Antanaclase (pour la beauté du mot), Mots gaillards et polissons, en 2013, avec une explication japonisante de l'histoire de Madame Butterfly au doux nom de Madame Chysanthème - cette fleur désignant un homosexuel passif... - et la déploration de "l'influence accablante et lourdingue du puritanisme anglo-saxon.

Quel que soit le chemin que vous suivrez, il passera nécessairement par la recherche obstinée de la vérité qui fut celle de Serres (une vingtaine d'occurrences) et sa détestation de la violence (41 occurrences)

Je vous souhaite à tous d'avoir ces Bonnes nouvelles comme livre de chevet. Elles sont un antidote parfait à la sottise dominante.

PS : Un index des notions rencontrées, un index des personnes et des personnages nommés, une table alphabétique des chroniques, une table chronologiques des chroniques peuvent vous aider si vous craignez de vous perdre.

 

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