L'optimisme de Michel Serres

                               Décidément, Michel Serres n'a pas fini de nous donner des leçons d'optimisme, à l'heure où les ronchons sont légions. Son dernier livre, publié dans la collection Manifestes des éditions du Pommier, intitulé Petite Poucette (le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d'être et de connaître...) montre, en une écriture frémissante, que nous sommes en train de vivre un changement aussi important que celui, jadis, de l'invention de l'écriture ou de l'imprimerie. Petite Poucette, ainsi nommée drôlement, à cause de la dextérité de ses pouces à expédier des messagessur son Iphone, en est l'héroïne : elle n'a plus la même tête, elle n'habite pas le même espace, elle n'a pas la même conception du savoir, elle tisse avec ses semblables un autre type de communauté.

                                Serres part de l'expérience, cruelle à maints égards, du bavardage incessant qui vient parasiter le cours magistral mais, bien loin de s'en plaindre, il y voit simplement le fait que le type de savoir, de références, de révérences professé ex cathedra n'intéresse plus personne puisque tout le savoir est désormais accessible à partir de n'importe quel écran, que les connexions permises par l'informatique font voler en éclats les anciens cloisonnements et ouvrent des possibilités indéfinies de sérendipité ( terme qui désigne le fait de réaliser une découverte inattendue, grâce au hasard et à l'intelligence).

                              C'est une nouvelle dimension de l'humain qui se met en place, une étape nouvelle de ce que Serres appelle "l'hominescence." "Utilisant la vieille présomption d'incompétence, de grandes machines publiques ou privées, bureaucratie, médias, publicité, technocratie, entreprisesn politique, universités, administrations, science même quelque foiq..., imposent leur puissance géante en s'adressant à des imbéciles supposés, nommés grand public, méprisés par les chaînes à spectacle. En compagnie de semblables qu'ils supposent compétents, et, de plus, pas si sûrs d'eux-mêmes, les Petits Poucets, anonymes, annoncent, de leur voix diffuse, que ces dinosaures, qui prennent d'autant plus de volume qu'ils sont en voie d'extinction, ignorent l'émergence de nouvelles compétences."

                              Dont acte. J'aime que ce soit un vieux, mais toujours jeune, monsieur qui donne cette image positive de cette jeunesse qu'on juge trop souvent autiste et ignare faute d'avoir su trouver les bons canaux pour la rejoindre, elle qui est déjà si loin de nous, puisque nous n'avons pas voulu lui donner une place et l'avons traité en ennemie - c'est d'elle que vient, que viendra (mais il y a peut-être un hiatus entre ces deux modalités temporelles) le salut nécessaire.

                             A lire, surtout en cette période où l'innovation et l'audace ne sont pas forcément à la fête. Dans le domaine de l'Education, notamment...

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