Des lettres et des chiffres

                  Des mots ont fait leur apparition, ces derniers mois. A situation nouvelle, mots nouveaux, je veux bien. Mais leur répétition, à tout bout de champ, dans les discours de nos irresponsables responsables,  dans la bouche des experts auto-proclamés et sous la plume des journalistes qui leur servent de chambre d'écho me les font prendre en grippe (sans mauvais jeu de mots !). Deux exemples :

                 "Présentiel" : qu'on ait inventé ce mot ou qu'on l'ait emprunté à une discipline où il dormait tranquillement, l'essentiel n'est pas là. Il fallait désigner un état de choses d'une normalité tellement évidente qu'on n'avait jamais songé à trouver un terme pour le désigner : l'enseignement suppose le face à face entre l'enseignant et les enseignés, l'échange des regards autant que celui des mots, les sourires, les mimiques d'approbation ou de désapprobation.C'est tout bête. Ce n'était plus possible, momentanément, d'accord ! Mais qui ne voit qu'en opposant ce terme à "virtuel", on créditait l'idée qu'en réalité se trouvait là la solution à bien des problèmes - plus d'encombrements des classes ou des amphithéâtres, plus d'obligation de nouveaux investissements, plus de chahuts en plus... Tout bénéf ! Et comme cela avait déjà commencé et que ça se fait ailleurs (vous savez, ces Moocs, Massive Open Online Course, comme on dit en américain) on valide la marche inexorable du progrès, qui risque d'avoir des conséquences fort négatives, en particulier la disparition de l'esprit critique.

             "Exponentiel" - tremblez, mortels, tremblez, covidés présents et futurs, contaminés, contaminants, contaminables - ça galope tellement vite que rien ne peut arrêter cette saloperie de virus et la peur qu'il engendre et qui, elle, est soigneusement entretenue par des pompiers pyromanes.

            Le terme appartient au registre des mathématiques où il désigne "une grandeur dont l'exposant est variable ou inconnu". L'usage commun a laissé tomber ces deux adjectifs pour ne retenir que l'idée d'un accroissement rapide et continu. Voilà de quoi donner une assise scientifique aux pronostics des uns et des autres qui n'ont guère de certitude sur lesquelles ils pourraient s'appuyer mais qui ne se résolvent pas à avouer qu'ils ne savent pas grand chose. Exponentielle est donc la progression de la Covid, tout le monde le dit, même l'OMS.

          Venons-en aux chiffres. Nous avons eu droit à l'obscène énumération des morts quotidiens lors des premiers mois de la pandémie. Puis est venue une relative accalmie qui a contraint les présentateurs des chaînes télévisées à revenir à leur habituel baratin. Mais Dieu soit loué, ça repart et s'ajoutent aux morts, le nombre des clusters (le mot français est "foyer"), des à réanimer, des à isoler, celui des classes à fermer. Le décompte quotidien  a repris, et nous croulons sous cette avalanche de chiffres, à croire que nous ne pourrons jamais nous relever - ce qui est plus que jamais nécessaire et s'appelle sinon résurrection, du moins insurrection ; mais ces chiffres ont pour conséquent la remontée "exponentielle" de l'angoisse, et toujours cette complaisance sadique et faussement apitoyée qui ne s'efface que pour laisser place aux vrais problèmes que sont la retraite de Jean-Pierre Pernaut et les chamailles des héritiers de Halliday. Rarement nous est présenté le nombre de gens qui sortaient guéris de l'hôpital ou de la quarantaine-quatorzaine-septaine (ce que le temps passe vite, c'est fou) imposée.

           Comment redonner aux mots leur sens, les arracher aux manipulations perverses dont ils sont l'objet ? Comment remettre les chiffres à leur juste place ? Comment redonner vie à cet esprit critique qui est l'apanage de l'homme libre ? La tache est urgente.

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