Du nouveau du côté d'Henri Guillemin

                      On croyait tout savoir de Guillemin et cela suffisait pour ceux qui l'aiment comme pour ceux qui le détestent. Voilà que grâce au travail remarquable de Patrick Berthier, nous découvrons les Chroniques que Guillemin a données, entre 1937 et 1939, à La Bourse égyptienne, un journal francophone du Caire. (Chroniques du Caire, 1937-1939, une certaine idée de la critique, édition établie par Patrick Berthier, Utovie). C'est bien d'une découverte qu'il s'agit - sauf pour les abonnés à la newsletter de l'Association les Ami(e)s d'Henri Guillemin qui avaient pu en lire quelques unes. On a souvent reproché à Guillemin de n'avoir jamais donné de vraies analyses littéraires, de s'être contenté de faire de une histoire de la littérature qui mettait de côté la dimension proprement littéraire de l'oeuvre pour s'intéresser davantage à l'auteur lui-même - qu'il en dénonce la vaine gloire ou au contraire le réhabilite. Il y a une exception, le livre consacré à Claudel, Claudel et son art d'écrire, qui est de 1955..

                     Ces analyses, les Chroniques du Caire en regorgent. Elles sont celles d'un critique averti qui recherche dans les livres dont il rend compte l' alliance entre le contenu de l'oeuvre et la manière dont elle est écrite. Guillemin n'aime pas le formalisme ni les recettes littéraires, "un simple arrangement artistique, une combinaison industrieuse de thèmes et d'effets littéraires " écrit-il, ce n'est pas cela qui fait la force d'une oeuvre ; il aime avant tout l'authenticité dont l'auteur fait preuve dans le traitement de son sujet, cette manière qu'il a (ou non) de ne pas tricher, de ne pas faire semblant, de ne pas rechercher une beauté vernissée destinée à satisfaire les lecteurs moins perspicaces. Et il faut dire que ces deux années sont riches en parutions d'auteurs déjà connus (Mauriac, Colette, Malraux, Bernanos, Gide), d'autres qui vont le devenir (Sartre, Simenon, Yourcenar). Guillemin lit beaucoup (Berthier, dans son introduction, fait la recension d'une bonne partie de ces livres qu'il n'a pas retenus dans son Anthologie parce que leurs auteurs sont tombés dans un oubli complet), il ne lit pas seulement des romans, mais des essais (Denis de Rougemont), mais des biographies ; il n'est, semble-t-il guidé par aucune préférence idéologique - Brasillach, Barrès, Maulnier - et sait reconnaître chez des gens qui, par ailleurs, sont ou seront des adversaires politiques, des qualités d'écriture et d'intelligence. Il lui arrive de se tromper - sur Céline, dont il pense que l'antisémitisme n'est qu'une manière de donner libre cours à une invention verbale qui fascine Guillemin. Le commentaire de Berthier sur ce point est tout à fait éclairant.

                    Il n'a aucune révérence pour les gloires établies. Il livre son sentiment, il se laisse entraîner par la construction d'une intrigue, émouvoir par la profondeur d'un drame, charmer par la beauté d'une évocation de la nature ; il prend le risque de déplaire, mais c'est pour lui le beau risque de la critique :"Il me semblait, écrit-il au moment d'abandonner ces feuilletons parce qu'il revient en France, que la seule justification, la seule raison d'être, après tout, d'une critique littéraire sérieuse consistait justement dans cette  sincérité imprudente."(p.271). Il y a des pages d'une drôlerie sans pareil sur la manière d'écrire de Léon Daudet, par exemple : après avoir loué son talent de polémiste : "Mais Léon Daudet romancier, malheur ! Qu'est-ce qui lui arrive ? Je n'y comprends rien. Ce n'est plus le même homme ; une prose inerte, incroyablement monotone, toute grise, terreuse, pleine de poncifs, vieille surtout, démodée comme un pastiche interrompu d'Octave Feuillet."(p.170). Ou encore sur Henry Bordeaux, bien oublié aujourd'hui, dont Guillemin reconnait qu'il a"le sens de la narration. Maintenant le drame lui-même, la vérité humaine des personnage, ce qu'ils se disent, le style, c'est autre chose."

                   Mais, même chez les auteurs qu'il aime, il sait débusquer le procédé : par exemple, chez Simenon : il loue son art du décor, mais il déplore qu'il ait recours à des atmosphères peu renouvelées, ces personnages "à vau-l'eau ou pris dans une brume, dans une sorte de gluant brouillard..." finissent par lasser. Il leur manque une ouverture, dit-il, vers autre chose. "Et cela se traduit dans son style."(p.259) Chez Saint-Exupéry dont il admire les capacités d'évocation, il regrette cette manie d'avoir recours à des vers blancs :"ces parasites doivent être pourchassés, exterminés, du moins le plus possible." (p.236)

                  Il a un flair incroyable - par exemple sur le Journal de Julien Green : "Ce Journal qui nous est offert n'est pourtant qu'un recueil de fragments, plus exactement, même, un paquet de lambeaux. (...) Tout ce qui est de sa vie sensuelle, de ses tristes (sic) plaisirs, nous est dérobé." Et Guillemin s'interroge :" Quand pourrons-nous lire le vrai Journal de Julien Green ?" Je me demande ce qu'il aurait pensé du Journal non expurgé qui vient d'être édité dans la collection Bouquins...

                   Il sait reconnaître la force d'un auteur comme Jacques Baïf, petit neveu par alliance de François Mauriac - mais Guillemin, à l'évidence ne le sait pas - " un garçon qui connaît ainsi la valeur des mots, leur poids, leur musique, leur odeur, ce qu'ils évoquent par leur allure même ou leur son (et qui est encore plus important que ce qu'ils signifient, que leur contenu intellectuel et littéral), un auteur qui, comme celui-là, manie sa phrase avec cet amour, ce tact, cette dextérité, il a gagné, il a marqué sa place, son nom est désormais inscrit en nous..."(p. 228/229)

                 Il sait, alors qu'il use (et abuse) de l'adjectif "viril" pour exprimer la force d'une oeuvre, faire amende honorable quand il parle de Marguerite Yourcenar :"Nous avons, les hommes, de façon un peu risible, je crois bien, de faire les avantageux en considérant comme le mérite suprême, chez une femme écrivain, ce par quoi son talent s'apparente à celui des mâles les plus mâles. (...) Mais c'est que nous avons décidé, dans votre inconscient et systématique muflerie, de désigner par "féminin" non pas la grâce mais les contorsions, non pas la tendresse mais la fadeur , non pas la pureté mais la niaiserie. En somme, nous abandonnons aux femmes tout ce qui est débilité, contrefaçon, ratage ; et nounous réservons pour nous-mêmes les seules qualités authentiques." (p.254) Pas mal, non ? à l'époque.

               Sans doute, dira-t-on, bien des écrivains dont parle Guillemin ont disparu de nos mémoires, mais pour les autres, ceux qui ont survécu, les Chroniques de Guillemin apportent un éclairage tout à fait passionnant et elles donnent une leçon assez remarquable de critique littéraire, à la fois lucide et passionnée, exigeante et vacharde.

                Et, faut-il le redire, le travail d'édition de Patrick Berthier nous fait ici un bien beau cadeau.

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