Radar Poésie, un essai de Badiou sur Aragon

                 Il est de bon ton de dauber sur Aragon, sur sa fidélité au PCF, à Elsa ; sur une poésie virtuose, certes, mais bien éloignée des éclairs surréalistes. Qui lit encore Aragon ? Alain Badiou fait partie de ceux qui le tiennent pourtant pour un poète essentiel de notre époque, l'égal de ce que fut Hugo au XIXème - et je partage sans réserve son jugement. Chez Aragon,"ce qui met en branle le poème est ce qui se manifeste comme cause du péril d'un engagement sans retour possible" : Badiou en relève trois : la politique, l'amour et l'art.

                Mais il fallait bien toute l'habileté de Badiou pour nous faire accepter les poèmes de l'Aragon communiste qui passent aisément pour l'exemple même de l'aveuglement devant les crimes staliniens et les aberrations du réalisme socialiste. "Nous entrons là dans un domaine poétique peu commun : celui d'un éloge en quelque sorte épique, en même temps que tout à fait personnel, de ce qui peut apparaître comme l'objet le moins poétique qui soit, à savoir une organisation centralisée". Il faut se replonger dans cette période de l'histoire où le communisme a représenté l'unique espoir des exploités de briser la domination du Capital. "Le 'commun' du malheur, écrit Badiou, ouvre au communisme, et le communisme du commun ouvre à ce régent rationnel du commun qu'est le Parti communiste, que je peux dès lors constamment appeler 'mon Parti', soudant ainsi la subjectivation individuelle à l'humanité tout entière."

                        "L'essentiel n'est pas ce que traînent de brume / Et de confusion les hommes après eux / Car  le soleil pour nous et devant nous s'allume /Il est mon Parti lumineux." (Les Yeux et la Mémoire, 1954)  

                 Cet engagement passionnel auquel Aragon restera fidèle n'élude aucun des enthousiasmes, aucune des épreuves, aucune des souffrances que l'histoire elle-même a fait se succéder. Et son dernier mot résonne comme un espoir toujours vivace :"Et l'on cherche la lumière/ quand c'est à peine le Matin."   

                Pour ce qui est d'Elsa, la plaidoirie est plus aisée, tant les poèmes qu'Aragon lui a consacrés continuent de chanter dans nos mémoires. Le thème si souvent ressassé des incertitudes amoureuses prend chez Aragon une dimension qui n'appartient qu'à lui. La possession - mais y a-t-il jamais possession ? - la fusion - mais peut-elle dépasser toutes les failles, toutes les fragilités, toutes les fêlures ? - dans un lyrisme inégalé qui s'élève à faire d'Elsa, de ses yeux,  de la force de l'amour qu'Aragon lui porte (parce qu'on s'interroge moins souvent sur ce que fut l'amour d'Elsa pour Aragon et la lassitude qui put être la sienne de n'être plus qu'un objet de poésie) le signifiant d'une force cosmique.

                           "Pourquoi ce coeur comme un orage / Pourquoi ces larmes dans ta gorge / A rien ne te servent les mots / Laisse filer ces vaines rames / Un jour vient où le temps est lourd / (...) L'atroce est de ne pas partager / Cela se nomme la vieillesse / Cette épouvantable pudeur / Dont se détourne l'hypocrite / ce qui n'a plus droit qu'on en parle / Ce deuil en blanc de soi qu'on porte ..." Non, ça n'est pas une bluette malgré la rythme lui-m^me qui semble attendre une musique, mais le drame du désamour dans ce qui est encore désir inassouvi d'aimer toujours.

                Les deux objets-causes ont disparu, l'un de l'histoire, l'autre de la vie. Il reste encore un objet cause, c'est l'art lui-même, la poésie, le rapport à la langue et Aragon lui consacre ses derniers poèmes. Il va jusqu'à nous faire entrer dans l'atelier du poète, mais c'est pour montrer que là encore l'objet même du désir se dérobe et que les mots, si virtuose soit-on dans leur maniement, échouent à répondre à la question qui continue de hanter Aragon : qui suis-je ? Que sais-je de moi qui tant ai joué des mots, des masques, des aveux mêmes tout en ne cessant jamais de chercher                                                    "le soleil de la vérité"

                Cette proximité entre Badiou et Aragon me touche infiniment. Et que chacun ait continué jusqu'à l'extrême limite à dire et à penser. Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. On aura reconnu la phrase de Beckett que Badiou cite à plusieurs reprises.

                       

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