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Billet de blog 22 mars 2020

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Et si on parlait un peu philo ? (suite)

A propos du livre posthume de Clément Rosset, Ecrits intimes, quatre esquisses biographiques, suivi de Voir Minorque (Minuit, 2019)

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                          L'oeuvre de Clément Rosset est abondante et diverse. Je suis loin d''avoir lu la totalité de ses écrits – quelques uns seulement mais qui ne m'ont jamais laissé indifférent, quand bien même je n'en partageais pas les présupposés. En vérité, Rosset, avant d'être un philosophe, était pour moi, ce type un peu rustaud à côté de qui il m'arrivait de jouer au flipper, quelques minutes avant la fermeture du bar de la rue Gay-Lussac que les normaliens affectionnaient. Jamais échangé un mot avec lui, trop impressionné par ce type qui avait déjà écrit un bouquin alors qu'il n'était pas encore normalien.

                           Ces Ecrits intimes ouvrent une fenêtre intéressante sur le personnage lui-même, sur sa fragilité psychique. Et je relisais, avant de rédiger cet article, En ce temps-là, notes sur Louis Althusser, publié en 1992, texte dans lequel Rosset apporte un témoignage assez inhabituel sur Althusser : louant son scepticisme fondamental, pointant ses contradictions tant philosophiques que politiques, dénonçant la cohorte de ses suiveurs et soulignant que la dimension psycho-pathologique de la personnalité d'Althusser est consubstantielle à ses interventions dans le champ de la philosophie et de la politique. Ceci dit sans animosité particulière, (l'on sait que Rosset ne partageait pas vraiment les engagements politiques d'Althusser) et même une affection certaine pour les qualités humaines qui étaient les siennes mais avec la curiosité d'un entomologue qui observe une bestiole un peu bizarrement constituée.

                          Je suppose qu'il faut avoir la même attitude à l'égard des quatre textes principaux de ce recueil. Ils sont l'illustration fascinante d'une pensée qui tourne à vide mais avec une précision d'horlogerie, du – faut-il dire ? délire obsessionnel dont on peut se demander comment le narrateur parviendra à sortir.

                          L'étonnant est que c'est drôle, lors même qu'est palpable le malaise, la souffrance du narrateur. Le premier texte est intitulé « la mouche » et raconte comment le narrateur est dérangé par une mouche dont le bourdonnement trouble la concentration dont il a besoin pour mener à bien son travail. Il entreprend de la chasser, ce qui, au départ, ne semble pas trop difficile – ouvrir la fenêtre pour que l'importune puisse s'échapper, chercher à l'écraser d'un coup de journal bien appliqué quand elle se pose sur une surface accessible.... L'ennui est que la mouche est bien décidée à rester là, qu'elle sait se faire oublier, donner le change, faire croire au narrateur qu'il a remporté son combat et réapparaître, au moment où il commence à retrouver sa sérénité. Elle résiste à tous les insecticides. « Cette mouche me rend fou », écrit-il. Elle survit aux pires poisons, à une bombe censée détruire toute vie animale. Cette montée aux extrêmes ne laisse plus qu'une seule issue : laisser l'appartement à la mouche, déménager pour enfin finir dans un endroit calme où « deux messieurs en blouse blanche, spécialisés dans l'extermination des insectes, viennent me voir deux fois par jour pour s'assurer qu'aucune mouche ne m'importune. On n'est pas plus courtois. En s'en allant, ils ferment ma porte à double tour. »

                          « La réussite » est beaucoup plus virtuose ; le narrateur est un passionné de réussites, il y passe un temps considérable, il se lance des défis, de plus en plus compliqués, tient un compte méticuleux de ses échecs et de ses victoires, il manie les statistiques avec un brio inégalé. Mais les règles de ces réussites, il est manifestement le seul à les connaître – en tout cas, jamais le lecteur ne peut en avoir les clés et se trouve condamné à lire un récit dont il ne peut comprendre les détails. Le dit lecteur se trouve donc devant la logique implacable d'un délire – soit il s'y laisse prendre et il devient fou, lui aussi, soit il prend le parti d'en rire, mais ce rire ne sera jamais parfaitement franc parce qu'il restera toujours persuadé que quelque chose lui a échappé qui lui aurait permis de suivre les stratégies du narrateur et d'entrer dans sa passion.

                            Les deux autres récits, « Journal de bord » et « le malaise » répondent au même souci de suivre au plus près le mouvement de l'esprit qui s'affole, au sens premier du terme et s'enferme finalement dans une folie qu'il ne peut quitter.

                           On ne manquera pas de s'étonner qu'un philosophe puisse être à l'origine de ces textes dont il est clair qu'ils ne sont pas vraiment des textes de fiction, sinon pourquoi les intituler « esquisses biographiques », que la maîtrise de la raison puisse laisser la place à de tels dérapages. La proximité de la raison et de la déraison n'est pas seulement un thème de méditation philosophique, elle peut être vécue de l'intérieur par le philosophe lui-même. Santiago Espinosa, le préfacier, parle des « manies » que le philosophe aurait eu « à certains égards » ; et rappelle l'aveu même de Rosset « qu'ayant appris malgré lui, à les connaître (les fous) quelques unes de ces rencontres l'avaient conduit à agir parfois de manière excentrique ». Manies, excentriques, comme ces choses-là sont dites...

                            Pour couronner le tout, l'écriture de ces pages est tout à fait jubilatoire.

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