D'un frère oublié à l'autre

                   Je pensais avoir trouvé avec Raymond Mauriac, alias Raymond Housilane, un cas exemplaire d'un frère aîné sacrifié pour ne pas faire d'ombre à la gloire de son frère plus jeune (Cf, Patrick RÖDEL, Raymond Mauriac, frère de l'autre, éd. Le Festin). Raymond Mauriac qui rêvait d'être écrivain dut, sur l'injonction maternelle, faire son Droit  pour reprendre la charge d'avoué d'un oncle qui n'avait pas d'enfant. Quand il eut enfin la possibilité de publier un roman, Individu, chez Grasset (nouvelle édition au Festin) - il a alors 54 ans -, son frère François qui vient d'être élu à l'Académie lui impose "dans ton intérêt et le mien", lui écrit-il, de prendre un pseudonyme. Au prétexte qu'il serait toujours comparé à lui, le grand écrivain, et que la comparaison ne pourrait se faire qu'en sa défaveur. En même temps, François

                Les mauriciens ont répété avec constance cet ostracisme et Raymond Mauriac a bien failli être à jamais oublié.

                La même chose s'est produite dans la famille Pollock. Je l'apprends en lisant, dans le magazine Beaux artsde février dernier un article d'Emmanuelle Lemieux, intitulé "Charles, le frère oublié de Jackson Pollock". Le public, les critiques, les musées ( à quelques exceptions près) ne connaissent que Jackson Pollock. Et pourtant le frère aîné, Charles, était lui aussi un peintre qui a joué un rôle essentiel dans la formation de Jackson. Un peintre sacrément intéressant et qui a bien failli passer à la trappe. Pas pour les mêmes raisons que l'amour/haine des frères Mauriac, mais pour des raisons visiblement politiques : Charles a gardé longtemps une fidélité au réalisme socialiste , il peint le monde quotidien des ouvriers, leurs fatigues, leurs grèves, principalement celles des mineurs. Je suppose que l'establishment ne le lui pardonnera pas. Et quand il prendra le chemin de l'abstraction où son jeune frère l'avait précédé, on lui fera payer cher son attachement au communisme.

               De la fin de la guerre jusqu'à sa mort, il produit une oeuvre considérable où, après une période où il invente une calligraphie très personnelle, la couleur domine en une palette très variée. L'essentiel de cette oeuvre reste à découvrir (c'est la tâche à laquelle s'est attelée Francesca, sa fille) et à exposer.

              Un écrivain par génération dans une famille, c'est suffisant, me disait sans rire un spécialiste de François Mauriac. Un peintre par génération dans la même famille, c'est  suffisant pourrait-on dire aussi dans le domaine de la peinture !

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.