Ellul, pour prendre date

                         Sur ce même blog, le 5 décembre 2016, je rendais compte du livre d'entretiens que Jacques Ellul avait eus avec Patrick Chastenet et des actes d'un colloque qui était consacré au penseur bordelais. Patrick Chastenet publie dans la collection "Repères sociologiques" à La Découverte une Introduction à Jacques Ellul qui fait le point sur l'oeuvre d'Ellul et montre, dans sa bibliographie, le nombre de travaux qu'elle a suscités et continue de susciter. Au format presque d'un Que Sais-je ? c'est une belle prouesse de la part d'un des meilleurs connaisseurs d'Ellul.

                         Il est remarquable de souligner combien les intuitions fondamentales d'Ellul ont été précoces. On dirait que presque tout est  là quand  il a vingt ans et qu'avec son ami Charbonneau ils jettent les bases du personnalisme gascon - j'adore cette expression - dans la filiation de Mounier, bien sûr, mais avec une inscription beaucoup plus concrète dans une réalité économique et sociale déterminée. Très vite, il va développer une réflexion sur la technique et son empire qui formate les esprits au point que l'homme y perd tout sens de sa responsabilité et de sa  liberté. Les évolutions  contemporaines apportent une démonstration malheureusement imparable de la validité des hypothèses d'Ellul. Mais il n'y a pas que cet aspect de la pensée  d'Ellul, il y a sa réflexion politique, son engagement contre une certaine politique dont nous payons aujourd'hui les conséquences - qui a fait du béton son credo environnemental et qui a massacré des paysages pour le plus grand profit des industriels et du tourisme de masse (cf l'aménagement de la côte aquitaine). Il y a aussi sa réflexion théologique qui a secoué les instances dirigeantes de l'Eglise protestante. Au fond, Ellul est un anarchiste chrétien - ce qui est une espèce assez rare, même chez les protestants.

                          Chastenet ne cache pas les critiques qui ont pu être adressées à Ellul. Surtout sur le plan politique. L'éthique du renoncement à laquelle il se rallie n'est pas simple à mettre en place, car il faudrait une vraie révolution mais elle ne pointe pas à l'horizon - l'échec de la révolution prolétarienne est d'une trop évidente radicalité pour qu'on puisse encore s'y raccrocher  - et espérer contre toute logique que l'idéologie technologique puisse parvenir à remettre en cause ses propres fondements - tout ce qui est possible, technologiquement, doit être accompli ; et les méfaits engendrés par une technique débridée seront réparés par la technique elle -même.

                         On trouve bien chez Ellul des instruments irremplaçables pour analyser une situation qui nous échappe complètement ; mais il n'est pas sûr qu'on y trouve les remèdes qui nous permettraient d'en sortir.

                         A la même époque, un autre penseur, Gunther Anders, proposait des thèses étonnamment proches de celles d'Ellul. Mais peut-être plus radicales encore, puisqu'il prophétisait "l'obsolescence de l 'homme" - c'est le titre d'un de ses livres -. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés et ne se sont sans doute jamais lus l'un l'autre. Mais il est très enrichissant de mettre face à face leurs analyses pour en montrer les convergences et les divergences. Chastenet qui cite Anders en exergue au chapitre sur Le penseur de la critique n'y revient pas par la suite et c'est dommage. ce sera peut-être l'objet d'un autre livre ?

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