Eloge des ronds-points

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je n'ai jamais bien compris cette passion toute française pour les ronds-points - une façon de fluidifier la circulation ? c'est l'alibi officiel. Je ne le trouve guère convaincant ; il suffit de suivre une distance de quelques kilomètres avec un rond-point tous les 500 mètres pour s'apercevoir du contraire. D'autant que la plupart des conducteurs n'indiquent la direction qu'ils vont prendre qu'à la dernière seconde et n'hésitent pas à couper les files empruntées par les autres voitures. A cela s'ajoute que pour rompre la monotonie des ronds-points, les municipalités rivalisent d'imagination pour les "paysager" - quand on n'y fait pousser que des fleurs, passe encore ! mais quand on  y installe des "oeuvres d'art", des villages miniatures, des animaux naturalisés ou plastifiés...on peut sérieusement  être réticent devant ce triomphe du kitsch.

Mais voici que les ronds-points ont pris récemment une dimension que n'avaient certainement pas envisagé leurs concepteurs. Dans la civilisation qui est la nôtre où la voiture reste encore dominante, par nécessité ou par manque d'imagination, le rond-point est devenu une sorte d'agora d'un nouveau genre, un lieu de réunion et de discussion où des gens qui n'avaient plus l'occasion de se rencontrer et de se parler, des gens qui se sentaient devenir invisibles, murés dans leur solitude et dans la gêne ont trouvé la possibilité de révéler à la société entière qu'ils existaient et qu'ils avaient leur mot à dire sur la manière dont le pays était gouverné. Ce n'est pas encore ce que l'on appelle la démocratie directe mais cela pourrait y mener. D'où la haine que le simple mot "rond point" suscite chez une partie des classes dominantes. On le voit également, dans le regain de haine à l'égard d'Etienne Chouard, censé être le maître à penser des occupants des ronds points - parce qu'il est bien, en France, un des rares à penser un changement radical de système politique (tirage au sort, atelier constituant etc...) - et dont le discours est inaudible pour certains commentateurs parce qu'il a commis un certain nombre d'imprudences dont il s'est publiquement écarté. 

Je vois dans le rond-point, dans sa forme circulaire, une image de l'égalité qui est revendiquée par bon nombre des Gilets Jaunes, une nouvelle organisation de l'espace public où les positions ne sont pas distribuées comme on y est habitué. On y voit surtout la créativité des citoyens quand ils comprennent que le système censé les représenter se soucie d'eux comme une guigne et comme ils savent, en dehors des schémas préétablis par les théoriciens et les hommes politiques, imaginer des comportements qui prennent tout le monde au dépourvu. Ils ne sont pas récupérables, même si certains opportunistes font tout pour tirer parti de ce mouvement qu'ils n'avaient pas vu venir ; ils ne feront pas école, même s'il paraît probable qu'ils parviendront à faire évoluer la situation politique de notre pays. Et puis, si l'on met bout à bout les mouvements qui ont éclaté depuis  quelques années, ici et là, on aboutit à la montée d'un refus populaire du capitalisme qui n'est pas prêt de s'arrêter - et si j'étais ces messieurs les oligarques , je commencerais à me faire du mouron.

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