Les bégaiements de l'histoire

          Je tombe, par hasard, ce matin, sur un texte de Michel Foucault (Dits et écrits, t.III, p.799/800). Une interview donnée à un journal japonais, le 17 août 1979. L'histoire bégaie ? nous le savions. Avec cette cruauté ? Nous ne finissons pas de le déplorer. Et cet aveuglement des "puissants" qui nous gouvernent, ce cynisme des forces qui nous dominent.

          "En ce moment, quarante mille Vietnamiens dérivent au large de l'Indochine ou bien échouent sur des îles, au seuil de la mort. Quarante mille Cambodgiens ont été refoulés de Thaïlande, en danger de mort. Pas moins de quatre-vingt mille hommes côtoient la mort, jour après jour. Aucune discussion sur l'équilibre général du monde, ou aucun argument sur les difficultés politiques et économiques qui accompagnent l'aide aux réfugiés, ne peut justifier que les Etats abandonnent ces êtres humains aux portes de la mort.

         En 1938 et 1939, des juifs ont fui l'Allemagne et l'Europe centrale, mais comme personne ne les a accueillis, certains en sont morts. Quarante ans ont passé depuis, et peut-on de nouveau envoyer à la mort cent mille personnes ?"

         Quarante ans ont passé depuis que Foucault a écrit ce texte. Quatre-vingt ans depuis l'exode des juifs engendré par la politique hitlérienne. Combien de temps faudra-t-il encore pour que soit mis un terme à ces meurtres de masse ? meurtres par indifférence, meurtres par égoïsme, meurtres par calcul de la réal-politik, meurtres par profit des mafieux de toutes sortes. Et pourtant nous avions été prévenus :

           "Tous ces problèmes "(ceux qui furent engendrés au XX°siècle par les génocides et les persécutions ethniques ; par les tensions nées dans les anciennes colonies de frontières religieuses et ethniques arbitraires ; par l'évolution des nouvelles technologies qui rend moins urgents les besoins d'importation de main-d'oeuvre en provenance  d'Afrique ou d'Asie) "entraînent des migrations dépopulation, impliquant des centaines de milliers et des millions de personnes. Et les migrations de population deviennent nécessairement douloureuses et tragiques, et ne peuvent s'accompagner de morts et de meurtres. Je crains que ce qui se passe au Viêt-nam ne soit pas seulement une séquelle du passé, mais que cela constitue un présage d'avenir."  

         Il arrive que les philosophes voient bien et loin. Mais qui les écoutent ? 

     

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