Du fait divers

                 Mais qu'elle tombe à point nommé, cette chute ! juste au moment où l'on commençait à se lasser de celles de la neige et que les journalistes avaient épuisé les allusions subtiles à l'axe Paris/Moscou, ou Moscou/Paris,  que la vague de froid avait  fini de faire des vagues, voilà qu'un footeux se fait lui-même tomber et , du même coup, se fait mal à la cheville. Du pain bénit, on vous dit ! de quoi alimenter des heures et des heures d'antenne - pourquoi pas une émission spéciale avec témoignages à la clé ? vous vous êtes déjà tordu la cheville ? racontez votre expérience ? au cours d'une manif ? quelle année ?

               Il y avait autrefois, au siècle dernier, une rubrique dans les journaux qui s'intitulait "les chiens écrasés". On y mettait tout ce qui n'entrait pas sous les rubriques générales et sérieuses des premières pages. Petits incidents de la vie quotidienne, bagarres, incivilités, accidents, cambriolages, vols à l'arraché. cette rubrique était confiée à des journalistes débutants qui s'y faisaient la plume.

            On appelait cela aussi des faits divers. Ils pouvaient prendre parfois des dimensions plus tragiques quand il s'agissait d'un meurtre, sans jamais toutefois avoir droit à la Une.

           Les choses ont bien changé. Le fait divers a acquis le redoutable privilège d'occuper les journaux et les écrans, donnant en pâture à un public avide de sensations les détails les plus sordides ou les plus graveleux, mobilisant toute une escouade d'experts qui nous disent tout sur les différentes sortes d'entorses, sur les tueurs en série et leur psychologie, les violeurs récidivistes, les pédophiles avides de vérifier sur des enfants innocents les images qu'ils ont trouvées sur Internet. Et tout cela suscite des réactions indignées, des interventions et des compassions ministérielles ou même présidentielles, Facebook et Twitter crépitent : quelle horreur ! on n'a jamais vu ça ! dans quelle époque vivons-nous ? J'ai une vidéo tournée juste au moment où..., je la vends au plus offrant !

           Faut-il rappeler que ces faits divers étaient jadis cantonnés dans une presse spécialisée, du type "Détective", dont Gaston Gallimard était le propriétaire ? Faut-il rappeler que, dans une lointaine antiquité, ces crimes horribles et autres accidents de la circulation  donnaient lieu aux plus belles des tragédies grecques ? Rien de très neuf sous le soleil, de ce point de vue.

            Qu'est-ce donc qui a changé ? Laissons de côté le rôle pervers des réseaux sociaux et regardons la fonction que joue le fait divers à proprement parler, il fait diversion, il détourne notre regard et notre pensée de problèmes plus sérieux. C'est exactement le sens premier du mot divertere, en latin, di-vertir et dé-tourner. C'est la même chose.

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