A propos du cynisme

Le cynisme a été une école philosophique qui a eu quelque renommée grâce au plus "médiatique" de ses représentants, Diogène, et au fait qu'il a compté en son sein la première femme philosophe. Le refus des conventions, de la morale dominante reposait sur une distinction très nette entre  la loi et la nature et sur le choix radical de la nature par rapport à la loi.

Le terme désigne ceux qui, rejetant, disent-ils, toute hypocrisie, n'ont aucun scrupule à exposer les raisons intéressées de leur comportement. Il m'est arrivé de dire que je préférais les cyniques qui avaient l'intelligence d'analyser les rouages du fonctionnement de nos sociétés aux imbéciles qui prenaient les poncifs moralisateurs pour une justification de ces mêmes rouages. J'ai changé d'avis tant le cynisme est devenu dominant dans nos sociétés au point de s'étaler avec une insolence nauséabonde.

Dernier exemple en date, dans un article de Sud-Ouest consacré à Thierry Coste. Ce lobbyiste qui est sorti de l'ombre au moment de la démission de Nicolas Hulot. On a appris qu'il représentait auprès de l'exécutif les intérêts des chasseurs, que c'est lui qui avait convaincu le Président de remettre en honneur les chasses présidentielles. ; mais aussi qu'il faisait du lobbying pour d'autres intérêts, ceux des fabricants d'armes par exemple  ou ceux de régimes autoritaires (Poutine, Erdogan). Métier qui rapporte gros, visiblement, et que Thierry Coste trouve tout à fait essentiel pour faire passer des messages appuyés auprès des députés pour que les intérêts de ses clients soient pris en considération. On peut, à la limite, penser que dans certains domaines très techniques les députés soient d'une ignorance tellement crasse qu'ils risqueraient de prendre des décisions qui seraient catastrophiques (mais à quoi servent attachés parlementaires ? à quoi a servi madame Fillon?) - les lobbyistes peuvent leur expliquer les choses - mais leur boulot ne se borne pas à ça, et ils arrivent qu'ils rédigent eux-mêmes les amendements ou les textes de loi qui avantagent les intérêts qu'ils défendent.

A la question du journaliste qui lui demande si cela ne le gêne pas de défendre des intérêts qui ne sont pas forcément louables, et d'avoir pour morale de n'en avoir aucune, la réponse est éclatante de cynisme : "Bah (on devine le haussement d'épaules et le sourire de commisération), c'est la définition de mon métier, je l'assume complètement. Je suis payé pour défendre des intérêts, engager une polémique ou un rapport de force s'il le faut (autant dire que le monsieur n'est pas regardant sur les moyens à employer et que les dommages collatéraux ne lui font pas peur).Sans morale, au sens où je n'ai aucun état d'âme (pas d'âme du tout, faudrait-il dire, car confondre la morale avec un vague sentimentalisme, est nier la dimension éthique constitutive de l'humanité). Si l'on pouvait tout régler autour d'un bon repas (ce qui serait déjà acheter la complicité de celui qui se laisse ainsi inviter), ça se saurait (donc dans le monde tel qu'il est, il faut avoir recours à d'autres moyens - lesquels ? je vous laisse deviner). Ma seule limite reste celle de la loi." oui......

Admirable, n'est-il pas ? ceux qui ne sont pas d'accord avec lui ne sont que des hypocrites. Lui n'a pas honte d'avouer que pour la seule fédération de la chasse il touche entre 150 000 et 200 000 euros par an, à quoi s'ajoute "un nombre incalculable de lobbies", s'étonne le journaliste sans être le moins du monde démenti.

A méditer.

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