Si on parlait un peu philo ? (3)

Aujourd'hui, c'est un texte de Jacques Derrida que je partage avec vous ; je l'ai découvert par hasard, ce matin, en feuilletant Penser à ne pas voir, Ecrits sur les arts du visible 1979-2004, un recueil d'articles publié par les Editions de la différence en 2014

"Je me dis souvent, et j'ai dû l'écrire quelque part - je suis sûr de l'avoir écrit quelque part - que l'intégralité de mon travail, pour résumer la chose de manière très réductrice, est dominée par la pensée d'un virus - on pourrait l'appeler une "parasitologie", "une virologie", le virus étant plusieurs choses. J'ai écrit à ce sujet dans un texte récent portant sur la drogue. Le virus est en partie un parasite qui détruit, qui introduit le désordre dans la communication. Même du point de vue biologique, c'est ce qui se passe avec un virus : il fait dérailler un mécanisme de type communicationnel, son codage et son décodage. D'un autre côté, c'est quelque chose qui n'est ni vivant ni non vivant ; le virus n'est pas un microbe. Et si l'on suit ces deux fils, celui du parasite qui interrompt la destination du point de vue de la communication - interrompant l'écriture, l'inscription, et le codage et décodage de l'inscription - et qui d'un autre côté n'est ni vivant ni mort, on a la matrice de tout ce que j'ai fait depuis que j'ai commencé à écrire.Dans le texte dont je viens de parler, je fais allusion à l'éventuelle intersection entre le sida et le virus informatique, deux forces capables d'interrompre la destination. En ce qui les concerne, on ne peut plus suivre leurs traces, ni celles des sujets, ni celles du désir, ni leurs traces sexuelles, etc. Si l'on est attentif à l'intersection entre le sida et ce que nous savons du virus informatique, on a les moyens de concevoir - non seulement d'un point de vue théorique mais aussi sociohistorique - ce que serait l'interruption d'absolument tout ce qui existe sur terre, y compris les services de police, le commerce, l'armée, les questions d'ordre stratégique. Toutes ces choses se heurtent aux limites de leur contrôle, ainsi qu'à la puissance extraordinaire de ces limites.." (p.21)

Ce texte est issu d'un entretien qui a eu lieu, en 1990, en Californie, Peter Brunette et David Wills. Prémonitoire, n'est-il pas ?

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