déconnecté

                    J'ai eu la chance de passer quelques jours, cet été, dans les Pyrénées et en Bretagne . Et de vérifier qu'il y avait encore des endroits où Internet ne passait pas ou dans des conditions pour le moins aléatoires, à 5 heure du matin, ou à 10 kilomètres - une vallée pyrénéenne et un coin par chance inconstructible dans le pays fouesnantais. Cela présentait peut-être quelques inconvénients, mais vite compensés par ce sentiment d'être délivré de la nécessité d'être en permanence branché pour ne rien perdre de l'actualité,  de répondre à l'injonction maintes fois répétée d'être sur le champ informé sur les derniers développements de tel ou tel événement, alors que vous ramassez des cèpes ou des coquillages, à l'obligation de  vous agglutiner à la masse de gens qui, à la même heure, s'angoissent, se réjouissent, se scandalisent... des mêmes choses que vous.

.                  Dans un autre monde, "connecté", qui vient du latin conectere, signifiait "attaché ensemble", "lié avec". Ne plus être "conexus', c'était donc s'être libéré des liens qui nous tiennent prisonniers. Déconnecter n'est apparu en français que depuis les années 40 sous l'influence de l'anglais et dans un contexte - celui de l'électricité, de l'aviation, des télécommunications - où n'être plus en lien, en rapport continu avec une source d'énergie ou d'information pouvait , on le comprend aisément, avoir des conséquences catastrophiques.

                  Mais nous avons franchi une étape supplémentaire : être déconnecté c'est maintenant non seulement être séparé du monde ( ou du moins de ce qui se fait passer pour le monde, celui des importants, des décideurs, des amuseurs, des génies auto-proclamés etc.) mais "n'être pas au courant", "ne pas être dans le coup."Autant dire qu'on est le dernier des imbéciles.

                  Et, pourtant,  c'est merveilleux que cette possibilité  retrouvée d'être délivré de ce bruit assourdissant, de cette logorrhée sans saveur ; d'être libéré de ces sonneries intempestives qui déchirent le silence, qui mettent un terme au recueillement nécessaire pour écouter de la musique ou pour accompagner un ami mort à sa dernière demeure; c'est une étrange expérience que d'être confronté à un écran noir où projeter comme le dit Nougaro ses rêves. Le plus amusant est que vous parviennent parfois des bribes d'informations, un titre de journal dans le bistro du coin, une image comme volée sur un magazine people, une discussion saisie au vol... qui vous rappellent qu'un ailleurs existe avec ses problèmes, ses drames et ses scandales - mais voilà qu'au lieu d' être saturé par la répétition en boucle des mêmes phrases, vous avez le temps de réfléchir, de lire etc... Je ne suis donc pas tout à fait coupé du monde - je sais qu'un fils de Dieu sorti de la cuisse de Jupiter a causé quelques troubles dans notre pays, je sais qu'il fait chaud, qu'il a fait chaud, qu'il fera chaud ; je sais qu'Hulot a démissionné parce qu'il ne pouvait rien faire et que le premier ministre a déclaré doctement que ce qui avait commencé avec Hulot était très bien et continuerait - c'est-à-dire rien ou presque....ce qui n'est guère rassurant. Je sais que Trump est de plus en plus content de lui....

              Encore un petit effort et je vais me retrouver pris dans ce réseau d'informations qui caractérise la vie normale faite d'écrans et d'alarmes, de sonneries et d'injonctions. Rebranché, reconnecté, réalimenté, reformaté. Eh bien non, je n'en ai pas encore le courage. Je repars sur mon île. A plus tard.

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