Pierre Bergounioux et la malédicton des "moins bonnes terres"

                           Petit livre de Pierre Bergounioux, Hôtel du Brésil, paru dans la collection Connaissance de l’inconscient, chez Gallimard. Du pur Bergounioux, la toujours même détestation de ces »moins bonnes terres » où il est né, de ce milieu étroit qui ne s’est jamais préoccupé de répondre aux questions qu’il se posait et qui le condamne à continuer d’avoir de lui-même une opinion à ce point négative. Le refuge qu’il a trouvé dans le départ -la bibliothèque et ses rayons poussiéreux, l’internat, à Brive, (ou bien est-ce Tulle, je confonds toujours) puis Bordeaux et ensuite Paris. Il revient sur ses camarades plus politiquement délurés qui lui ont ouvert quelques pistes pour comprendre les raisons de l’abandon de ces terres par l’évolution même du capitalisme - il ne les nomme pas, mais l’on sait par la correspondance qu’il échange avec Jean-Paul Michel, la fascination que ce dernier exerça sur lui, tellement plus beau, tellement plus rimbaldien, tellement plus révolutionnaire ….
La décision qu’il prit, à l’aube de ses vingt ans, est à la fois héroïque et folle - celle de comprendre le monde dans lequel il a vécu depuis la constitution même de ses sols, celle de lire à peu près tous les livres qui lui tombent sous la main, en une sorte de quête encyclopédique qui ne parvient jamais à combler le fait qu’il n’était pas un héritier.
                          Marx lui est utile. Mais Freud ? Bien sûr, il a lu des livres, mais Freud ne lui sert à rien - Bergounioux est persuadé que la théorie freudienne n’est pas faite pour lui, elle est issue de la civilisation urbaine, elle est faite pour des bourgeois, et ignore l’ignorance rurale.
L’Hôtel du Brésil, dans le Quartier Latin, accueillit Freud lors de ses séjours parisiens ; une plaque l’atteste. Une plaque, comme il n’en existera jamais dans les trous perdus de la Corrèze et d’ailleurs - qui s’en soucie ? Juste en face de la rue Malebranche ; Bergounioux évoque l’étroite librairie où l’on pouvait commander, à des prix imbattables, tous les livres que l’on souhaitait. Il en revient avec des kilos de bouquins sur la géologie qui lui permettront de comprendre comment est constitué le socle des lieux qui l’ont vu naître et savoir qu’on y trouve des calcaires bathonien et basochien qui opposent leur lumière aux grès hettangiens semble lui apporter un étrange apaisement. Tant mieux pour lui. Je ne suis pas persuadé qu’il soit totalement réconcilié avec lui-même et ce monde - sinon, il en aurait fini avec ces thèmes sur lesquels il continue d’écrire depuis plus de quarante ans !
                           La psychanalyse appartient donc à ses yeux à un autre monde. Et il n’a jamais été tenté d’aller y voir d’un peu près et de suivre une analyse. Cela ne me gêne pas, l’impératif en vogue pendant des années d’avoir son psy comme on avait son coiffeur ou son petit tailleur m’a souvent exaspéré. Mais je ne peux m’empêcher de penser que ça ne lui aurait pas fait de mal de sonder le problème de ses origines et de ses obsessions du côté familial, dans cet inconscient dont il reconnait bien l’existence mais dont il ne veut pas entendre parler, ou plutôt qu’il ne veut pas entendre parler dans ce qu’il écrit.

                          Dans Une terre sans art,  (ENSA Limoges/ William Blake and co. édit.), texte d’une conférence donnée à l’Ecole nationale supérieure d’art de Limoges, Pierre Bergounioux revient sur ce sentiment d’abandon qui caractérise selon lui le Limousin, la Corrèze - à l’écart des lieux où se concentrent les richesses du pays, richesses économiques et culturelles. Nous n'avons pas oublier que "limoger" un militaire ou un fonctionnaire n'était pas spécialement une récompense ! Abandon accru par la crise du monde agricole et la disparition des petites exploitations familiales. Comment, dit-il en substance, voulez-vous qu’il y ait une expression artistique de cet abandon ? Il faut du large, des ouvertures, de la richesse pour que l’art puisse naître. Il n’est pas évident que ces propos soient très favorablement reçus de ses auditeurs. Il est vrai qu’il veut bien admettre qu’avec les moyens informatiques actuels, les choses peuvent changer. Mais je ne trouve pas que le coeur y soit.
                         Richesses matérielles et richesses culturelles vont de pair, à ses yeux. « La pénurie matérielle engendre, mécaniquement, le déficit culturel », dit-il, en appliquant de manière justement bien mécanique les analyses marxistes. Et pourtant, des trajectoires comme celle qui fut la sienne viennent contredire sa thèse. A moins que le ressentiment du provincial à l’égard d’un Paris qui concentre toutes les richesses ne soit le plus fort.

 

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