Europe: crises et refondation

L’Europe, ou plutôt l’Union Européenne (UE), subit depuis une quinzaine d’années une série de crises. Rien de grave à priori, Jean Monnet ne disait-il pas « l’Europe se fera dans les crises et sera la somme des solutions apportées à ces crises » ? Mais il n’avait pas prévu des crises aussi imbriquées ni ces graves symptômes que sont les scores des partis europhobes dans les élections nationales. Il est urgent de comprendre ces crises et d'examiner leurs implications pour l'avenir de l'UE.

Quelles crises précisément ?

Une crise existentielle en vagues successives: "provincialisation" du début des années 2000 avec l'affaiblissement du poids relatif européen sur la scène mondiale, crise ukrainienne de 2014, crise migratoire de 2015, Brexit en 2016; autant de chocs faisant douter l'UE de sa finalité, de sa puissance, de ses frontières, de ses valeurs. Ajoutons-y ce que l’on qualifie à tort de crise démocratique et qui s'assimile plutôt à un déficit d'espace public européen, à une incapacité à relier les sphères civile et publique.

Une fragmentation multiple de l'Europe: clivage économique Nord-Sud au gré des mouvements de capitaux, de la crise économique de 2008 et de la purge austéritaire imposée au Sud à partir de 2011. Fracture Est-Ouest, faite du ressentiment de l'Est envers cette Europe dite "occidentale" plus apte à hiérarchiser les Etats qu'à faire converger les économies et à maîtriser la mondialisation; faite d'une histoire qui oppose les deux camps: rapport à l'immigration , conception du monde plus ou moins cosmopolite, présence ou absence d'héritage colonial; avec pour résultat, un choc des valeurs exploité par l'illibéralisme d’un Viktor Orban. Lignes de partage de plus en plus prégnantes entre perdants et gagnants de la mondialisation; entre peuples et dirigeants et, à cet égard, les référendums européens mal ficelés et la persistance des dirigeants à considérer que le peuple donnait de mauvaises réponses furent dévastateurs.

Quelle refondation?

Résoudre cette “polycrise” exige de répondre aux deux questions suivantes :

1) Que voulons-nous être ensemble? Jean Monnet (encore lui) disait “Nous souhaitons unir des peuples et non pas simplement coaliser des Etats”. Ce défi reste intact tant les citoyens se sentent exclus du projet européen.

Une expérience de démocratie directe existe depuis 2011 avec les Initiatives Citoyennes Européennes (ICE) dont la plus connue est celle sur le glyphosate. Elles permettent aux citoyens d’exercer un droit de pétition transnationale sur les sujets de leur choix. Mais elles n’ont jamais donné lieu à des révisions législatives substantielles et sont en cours d’amélioration. Plus ambitieuses étaient les Consultations citoyennes lancées le 17 avril par E. Macron devant le Parlement de Strasbourg. Organisées dans 26 Etats (la Hongrie a refusé, le Royaume-Uni ne se sent plus concerné), elles interrogeaient les citoyens sur l’avenir de l’UE au travers de forums délibératifs et de consultations en ligne. La nécessité d'affermir cette démocratie directe est évidente et deux pistes simples doivent être explorées: multiplier dans le temps les forums délibératifs et associer les citoyens en amont des travaux du Parlement européen.

L’autre nécessité est de créer un désir d’Europe. Les textes sur la citoyenneté  et la charte européenne des droits fondamentaux reprenant le socle des valeurs communes (quelque peu malmenées ces derniers temps) n'y suffisent pas. L'enjeu de la création d'une identité européenne réside essentiellement dans l’éducation. Il y a urgence à promouvoir une éducation populaire européenne, à enseigner un socle commun d’histoire de l’Europe, à amplifier Erasmus+, à imposer la pratique des langues étrangères; urgence à renforcer le “Corps européen de solidarité” qui offre des possibilités d’actions bénévoles aux jeunes tentés par l’aide aux populations nécessiteuses et la cause écologique.

2) Que voulons-nous faire ensemble? Les enjeux d’un projet européen sont connus: amplifier son leadership sur le climat, résoudre la crise des migrants, réformer la zone euro,  investir dans les territoires, sauver l’agriculture et la qualité de l’alimentation, fortifier la recherche et le numérique, développer l'IA, satisfaire les besoins d’emplois des jeunes. Les affrontements seront vifs au sein du Conseil européen pour hiérarchiser et budgétiser les politiques destinées à les affronter. Concentrons-nous plutôt ici sur trois propositions susceptibles de redonner confiance aux européens en répondant à leur principale critique: ‘L’Europe ne nous protége plus!

Rendre la mondialisation plus équitable: en faisant face aux tentations protectionnistes américaines ainsi qu’aux investissements stratégiques et au dumping social chinois. En mettant en oeuvre une nouvelle conception du commerce, faite d’échanges justes (lutte contre les pratiques déloyales), cohérents (respectant les engagements climatiques et environnementaux) et démocratiques (rôle pour les parlements nationaux et droit de véto citoyen).

Instituer une protection sociale européenne: il ne suffit plus que l’UE harmonise la sécurité au travail et finance la formation. L’époque des pères fondateurs comptant sur les Trente Glorieuses pour faire tourner à plein régime les Etats-providence est révolue. Nous avons besoin d’un accès équitable au marché du travail, d’un bouclier social fondé sur des standards sociaux minimum (ex: salaire minimum harmonisé, assurance-chômage européenne); besoin d'une mise en application complète du “socle européen” de droits sociaux adopté sous la présidence Juncker.

Enfin, assurer la sécurité collective:  En comblant tout d'abord le retard de notre défense européenne; l’ambition française d’une force d’intervention commune ne progresse que lentement mais un programme commun de développement de l'armement industriel se met en place; et surtout l’accord récent sur un Fonds Européen de Défense bien doté financièrement s'avère prometteur. Ensuite, même s'il s'agit là d'une simple coopération interétatique sans réelle vocation européenne, en renforçant les instruments de coopération anti-terroriste: Europol, registre des passagers, contrôle des armes, échanges des données électroniques.

Les Etats ne seront pas tous d’accord avec les trois propositions ci-dessus mais quel citoyen s’y opposerait?

Restera ensuite une question plus complexe, plus rébarbative: Comment voulons-nous faire ensemble?  Elle concerne les négociations à venir, particulièrement délicates, sur le budget post-2020 ainsi que la mécanique institutionnelle et l'articulation des pouvoirs (gouvernance). Des sujets sur lesquels nous reviendrons volontiers lorsque le mercato et la distribution de l'ensemble des portefeuilles des diverses institutions seront achevés.

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