Bourdin, Praud, Aphatie, Barbier: un populisme médiatique

Attaqué par un article de Daniel Schneidermann l'accusant avec son compère Barbier de "transgresser pour le pouvoir" JM Aphatie eut cette subtile mais assez disproportionnée remarque sur twitter". "Transgresser pour le compte du pouvoir? Mais vous croyez que le gouvernement sait que j’existe? Si je transgresse, déjà c’est con de le penser, c’est pour mon compte. Faut arrêter la bibine".

Noam Chomsky lors d'une interview accordée à Daniel Mermet 1, déclarait;"Quand des journalistes sont mis en cause, ils répondent aussitôt : « Nul n’a fait pression sur moi, j’écris ce que je veux. ", avant d'invalider cette protestation d’honnêteté . Chomsky décrivait  la soumission des journalistes à une "norme implicite" alors que Schneidermann analyse plutôt la "transgression" utile", comme on parle de l'idiot utile. De fait, entre servilité, consciente ou pas, et transgression, volontaire ou pas,  le paradoxe n'est qu'apparent!

Poursuivons la citation de Noam Chomsky 2, qui résume bien mieux que je ne saurais le faire la soumission des médias mainstream à l'idéologie dominante, pour employer la terminologie marxiste, aux contraintes implicites du cadre rédactionnel pour faire plus moderne et moins idéologique!

"(...)quiconque ne satisfait pas certaines exigences minimales n’a aucune chance d’être pressenti pour accéder au rang de commentateur ayant pignon sur rue. (...) La « ligne » n’est jamais énoncée comme telle, elle est sous-entendue.*(...) Et même les débats « passionnés » dans les grands médias se situent dans le cadre des paramètres implicites consentis*, lesquels tiennent en lisière nombre de points de vue contraires.

Cette thèse est tellement connue qu'il me semble peu probable que des journalistes aux parcours brillants comme JM Aphatie ou Christophe Barbier puissent l'ignorer! Leurs protestations d'indépendance sont logiques. Quel journaliste avouerait; " Oui, c'est vrai, je suis aux ordres"? Il doivent donc penser; "Les autres peut-être, mais pas moi!"

On pourrait facilement illustrer les propos de Chomsky avec le fonctionnement des trois chaines d'info: BFMTV, LCI et Cnews, presque caricaturales à ce sujet. Mais mon propos n'est pas d'analyser le soutien, voire la soumission de ces chaînes au pouvoir en place, ce qui me semble assez facile à démontrer. Nous les considérerons comme une simple hypothèse.

De l'utilité des "stars"

Dans ce cas , quel rôle jouent les "locomotives" des chaînes, qui ressortent du lot justement par une attitude décalée, originale, voire "transgressive". Cela semble venir contredire la thèse de chaines soumises à une dictature indirecte et implicite d'une sorte de pensée-sinon unique-au moins circonscrite dans une norme acceptable par le pouvoir et ses soutiens. 

Examinons le cas de quatre de ces vedettes de l'info: Jean-Jacques Bourdin et Christophe Barbier pour  BFMTV, Pascal Praud pour Cnews, et je rajouterai Jean-Michel Aphatie pour LCI, à l'origine de cette réflexion mais d'une envergure "médiatique" bien moindre!

I. Une fonction commerciale!

Ils me pardonneront, s'ils me font l'honneur de me lire, de les traiter ici en objets de marketing. Pourtant à ce titre leur fonction est double: 

1°) Une fonction d'identification: Les chaînes se distinguant peu les unes des autres par leur ligne éditoriale, leurs programmes, leurs intervenants.Qui se souvient des noms des présentateurs des matinales? Les présentateurs stars serviront à les identifier facilement en les y associant à la manière d'un logo!

2°)Un produit d'appel: le public  qui les apprécie - ou qui adore les haïr- aura tendance à se fidéliser.

II. Une fonction politique.

1°) L'indépendance politique (?)

La personnalité très affirmée de ces présentateurs stars, que nous décrypterons plus loin, leurs écarts, leur punch lines, les polémiques qu'ils déclenchent affirmeront l'indépendance de la chaîne -hôte à travers leur apparente liberté de parole.

2°) La transgression:

Cette image les autorisera, pour reprendre les termes de D Schneidermann, à transgresser les normes habituelles du discours des chaînes. Mais cette parole est-elle vraiment autonome, sans contraintes, ou s'inscrit-elle malgré tout aux lisières des écarts autorisés dont parle N. Chomsky? Si l'on suit ce raisonnement, ces "dérapages", ces excursions hors de la norme devraient avoir aussi une utilité politique, compatible avec les normes implicites.

Des personnalités très différentes

Les quatre journalistes choisis ne sont pas arrivés à ces postes sans compétence ni expérience. Mais leur premier talent est d'avoir une forte personnalité, un "marque de fabrique".

JJ Bourdin cultive une image d'interviewer incisif, connaissant ses dossiers, posant des questions directes et tenace pour obtenir ses réponses. Il n'hésite pas par ailleurs à pousser des "coups de gueule", contre les banques, les assurances, la fraude fiscale, sorte de Don Quichotte du journalisme.

Pascal Praud se présente comme un journaliste éclectique (il connait très bien le football) , cultivé (il cite souvent des auteurs), curieux, ouvert et impulsif. Ses colères sont maintenant célèbres.

Christophe Barbier affiche une coquetterie vestimentaire ( un inévitable écharpe rouge) sur un costume-cravate des plus classiques. On peut y voir un symbole de ses interventions, qui veulent allier la rigueur de l'analyse  à une expression dont la fantaisie des punch lines ou des références est censée garantir la limpidité.

Quand à JM Aphatie, assez fade sur les plateaux, il affectionne les petites phrases ironiques, et se dévoile surtout sur les réseaux sociaux.

Ces portraits justifient aisément leur recrutement pour assurer les trois premières fonctions: identité de la chaîne, affirmation d'indépendance et augmentation et fidélisation de l'audience.

En quoi cette originalité foncière de leurs attitudes, de leurs discours, est-elle finalement entachée - à mon sens - d'une soumission à la norme politique implicite?

La norme implicite

Les commentaires, les débats, les choix éditoriaux, si l'on les analyse, rendent compte d'invariants communs au trois chaînes. En voici quelques-uns:

- Promotion du libéralisme et de la mondialisation, qui seraient les seuls systèmes viables malgré leurs effets néfastes, présentés comme des dérives, des imperfections ou des dommages collatéraux ne remettant pas en cause le bien-fondé du système.

- Défense de l'Union Européenne.

- Rejet des oppositions remettant en cause ce système, les présentant comme "extrêmes"ou "radicales".

- Ringardisation de la plupart des syndicats et de leurs moyens d'action.(intérêts corporatistes minoritaires,," lutte des classes" obsolète, grève = prise d'otage etc.)

- Critique du service public non régalien, promotion de la concurrence avec le privé, y compris étranger.

- Valorisation "poujadiste" des indépendants (agriculteurs, commerçants, artisans) et du secteur libéral, par opposition aux fonctionnaires "privilégiés"., et aux corps organisés. Priorité à la réussite ou la réaction individuelle.

- Appels au  bon sens (contre l'idéologie) et notamment  le"bon sens populaire",  d'une majorité silencieuse qui adopterait ces valeurs d'évidence.

On peut se rendre compte que nos quatre mousquetaires ne s'éloignent guère de ce "consensus" idéologique, caractérisant politiquement et économiquement un large spectre de "centre-droit". 

 Bien sûr on pourra citer des incartades, des écarts , des attaques contre le gouvernement ou ses soutiens. Le parcours de ces journalistes ne pourrait être linéaire, univoque, sous peine de discrédit.  Cependant, comme le dit Chomsky, ils ne sortent pas des "paramètres implicites consentis". Mais là n'est pas la question. 

La stratégie du buzz

De temps en temps, dans toute cette alchimie savamment élaborée éclate une déclaration polémique, clivante, tonitruante, un buzz quoi! Evidemment le buzz est du côté du manche! Les quatre mousquetaires ont beau avoir le statut d'électrons libres, leur liberté va toujours dans le même sens. Les patrons de chaîne ne s'inquiètent pas.Quand les soldats assiégés lançaient des rochers du haut des murailles, ils ne savaient pas où ils tombaient, mais ils étaient sûrs qu'ils n'allaient pas leur revenir dans la figure!

Pourquoi ces buzz? Non parce qu'ils servent la publicité de la chaîne! Non parce qu'ils servent la publicité des auteurs! Mais tout simplement parce que c'est dans leur personnalité, ils révèlent leur pensée profonde. Et qu'ils servent le pouvoir. D'une pierre, deux coups.

Comme pour un crime, ils en ont le mobile, les moyens et l'opportunité.

Penons le cas des trois  crises majeures, celle des gilets jaunes, les grèves contre la réforme des retraites et l'actuelle crise sanitaire; 

Au moment où l'opinion s'équilibrait dans le soutien de la grève ( 13 décembre 2019), JJ Bourdin a laissé complaisamment s'exprimer une auditrice qui par sa hargne vengeresse a frappé l'opinion au point d’être citée dans de nombreux médias et de provoquer une avalanche de réactions. JJ Bourdin , même s'il employait souvent les mêmes arguments que l'auditrice, ne pouvait s'exprimer aussi directement. Manifestement elle représentait pour lui l'opinion de la fameuse "majorité silencieuse" Il l'a d’ailleurs invitée de nouveau le  lendemain pour lui opposer  un contradicteur , qu'il a lui même mis en difficultés, en toute objectivité.

 Le 23 mars 2019, Pascal Praud assimilait les gilets Jaunes au "Terrorisme" dont il donnait une définition du dictionnaire en préambule du débat quotidien.!  Comme disait Jérôme Rodriguez "Vous avez placé le mot "terrorisme" en douce comme ça il est placé!"

Jm Aphatie a lui aussi fait le buzz en accusant les médecins d'avoir minimisé la gravité de l'épidémie (valeursactuelles.com / Dimanche 15 mars 2020).

On reprendra, sur le même sujet aussi la déclaration de C. Barbier qui annonçait qu'il fallait choisir entre la reprise économique et sauver la vie de quelques vieux. 

  « Jusqu’où pour protéger la population on prend le risque d’une crise économique […] mais à un moment donné pour sauver quelques vies de personnes très âgées, on va mettre au chômage quelques milliers de gens ? » (BFMTV 19/04).

On voit bien que chacun à sa manière, et avec ses moyens médiatiques (l'intervention d'auditeurs pour Bourdin, le débat décomplexé pour Praud, la punch line spontanée pour Aphatie et réfléchie pour Barbier) préparaient le terrain pour le pouvoir, en faisant ce qu'on appelle au foot un"dépassement de fonction", c'est-à-dire une sortie du rôle dévolu.

Bourdin participait au renversement de l'opinion favorable aux grèves, Praud pratiquait l'amalgame entre gilets jaunes et violence, dont se défendaient mollement les partisans du pouvoir, Aphatie dédouanait le gouvernement de ses errements initiaux en accusant les médecins de l'avoir "enduit avec de l'erreur", et Barbier servait la cause du déconfinement économique, peu avouable officiellement.

Qu'elles soient sincères ou non (pourquoi pas puisqu'elles rejoignent le profil politique de chacun), calculées ou pas, peu importe. Elles complètent une doctrine informelle qui fait appel  à une majorité silencieuse, ou même à une minorité qui serait privée de parole. On pourrait aisément qualifier cette attitude de populiste. Devant la pauvreté des approches des dictionnaires "classiques", j'ai fait appel à Wikipédia qui, s'il ne peut être une référence absolue, a le mérite de circonscrire les différentes acceptions en citant leurs auteurs

"La définition du populisme a largement varié au cours des époques, mais le terme a généralement été employé pour définir un appel aux intérêts du « peuple », la démagogie, et comme un fourre-tout politique. Pour le politiste Stéphane François, . [...] Le cœur du populisme, son essence, n’est pas la critique des élites – les leaders populistes sont d’ailleurs rarement issus du « peuple », bien au contraire , mais le rejet du pluralisme de l’offre politique.3

Les journalistes cités ne rejettent évidemment pas le pluralisme politique, mais contribuent à modeler une pensée "dominante" en accord avec les invariants cités plus haut, en faisant croire qu'elle est majoritaire et en discréditant ceux qui la combattent, dénonçant un excès d'audience ou de nuisance en regard de leur représentativité. Ces braves journalistes seraient chargés de rééquilibrer le rapport de forces!

Daniele Albertazzi et Duncan McDonnell définissent le populisme comme une idéologie [qui] oppose un peuple vertueux et homogène à un ensemble d'élites et autres groupes d'intérêts particuliers de la société,* accusés de priver (ou tenter de priver) le peuple souverain de ses droits, de ses biens, de son identité, et de sa liberté d'expression14.

"Le populisme désigne l'instrumentalisation de l'opinion du peuple par des partis et des personnalités politiques "3

 Remplaçons "groupes d'intérêts " par opposants ( gilets jaunes , syndicats, etc.),"partis" par médias  et "personnalités politiques" par journalistes, et vous avez une des définitions qui décrivent l'attitude de nos stars médiatiques.Wikipédia est l'auberge espagnole de la lexicologie m'objectera-t-on, et l'on y trouve ce que l'on y cherche. Je pense cependant ces définitions acceptables.

Ce populisme là n'est pas une doctrine organisée, cohérente. Les buzz ne sont que des points d'orgue, des "coups de pouce" donnés à la thématique générale des chaînes. Il n'en reste pas moins que leur rôle  s'y inscrit , à leur corps défendant, diront leurs auteurs !

 Pour reprendre la terminologie marxiste, ils sont les alliés objectifs du pouvoir. En ce sens la transgression des  stars de l'info participe bien d'une forme de populisme médiatique!

* C'est moi qui souligne

1.  De l'utilité de Barbier et Aphatie - Par Daniel Schneidermann) arrêtsurimage.fr

2.Le Monde diplomatique , Le lavage des cerveaux en liberté Août 2007. Entretien Daniel Mermet/ Noam Chomsky

3. Wikipédia, article "populisme"

 

 

 

 

 

 

 

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