Et si les «Primaires citoyennes» étaient le début d’autre chose

Le Conseil national du PS a adopté ce dimanche 2 octobre une résolution (accompagnée d’un vade-mecum détaillé) pour l’organisation de « Primaires citoyennes ». Les conditions pourraient être réunies pour qu’elles ne restent pas au stade de l’opération pro-Hollande telle qu’imaginée par la direction du parti.

Les péripéties de l’idée même de Primaire chez les socialistes mériteraient un récit spécifique : entre le 7 juin 2015, quand la majorité du congrès de Poitiers l’enterre, en passant par le 10 janvier 2016, date de l’appel à « Notre Primaire » lancé par un collectif pluraliste,  jusqu’à une résolution du Conseil national du PS le 18 juin dernier, le cheminement de la direction Cambadélis aura été contradictoire et erratique. Disons qu’elle est passée de l’hypothèse même d’effacer les Primaires des nouveaux statuts du Parti dans un congrès extraordinaire, à la défense d’une Primaire a minima, réduite au périmètre improbable et restreint de la Belle Alliance Populaire. Le vote de ce dimanche ouvre une nouvelle séquence : les doutes sérieux qui pesaient sur l’organisation du scrutin ont été levés ; celui-ci est ouvert à toute la gauche tant pour ses éventuels candidats (jusqu’au 15 décembre) que pour ses électeurs (les 22 et 29 janvier 2017). La bataille opiniâtre menée par Christian Paul et la gauche du parti (essentiellement le courant « A gauche pour Gagner ») a donc fini par l’emporter. Les résistances de l’appareil, tout entier tourné vers la satisfaction des besoins changeants de François Hollande, ont bel et bien été vaincues.

Cela signifie-t-il que le président de la République sortant ne sera pas candidat ? C’est possible même si tous les signaux envoyés par l’Elysée indiquent pour l’instant le contraire. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’il peut être battu, même avec une multiplication des candidatures pour affaiblir le score de son ou de ses principaux challengers. Cela dépendra de plusieurs facteurs qui ne sont pour l’instant pas garantis.

Le premier est justement qu’il y ait une rationalisation des candidatures alternatives. Le fait qu’elles soient au nombre de quatre pour l’instant (G. Filoche, B. Hamon, A. Montebourg, M.N. Lienemann) illustre les ravages du présidentialisme de la V° République jusque dans les rangs de ceux et celles qui veulent s’en défaire. Alors qu’ils ont su, grâce à la logique proportionnaliste toujours en vigueur au PS, se retrouver dans un même courant et sur le fond depuis plus de deux ans dans des batailles parlementaires, d’opinion et de congrès, ils ont cédé au plus facile en sacrifiant à la logique majoritaire  uninominale de l’élection présidentielle. D’aucuns prétendent que cette démarche est électoralement payante selon l’antique culture du « râteau » : plus on est nombreux à cultiver ses différences à la marge jusqu’au 1° tour, plus on les rassemble et on dépasse leur addition au second tour. C’est évidemment un mécanisme totalement aléatoire et plein de contre-exemples. Il faudra donc que ce problème soit traité d’une manière ou d’une autre par les intéressés et par les militants eux-mêmes d’ici le 15 décembre prochain.

Le deuxième facteur conditionnant un effet démocratique des Primaires est que le ou les candidats alternatifs parviennent à incarner un authentique changement et une rupture claire avec le passé. Le passé c’est évidemment la politique de l’Exécutif depuis 2012, mais c’est aussi celui d’un parti incapable d’assumer sa propre fonction militante, et c’est encore l’effacement de tout projet en prise avec la société réelle. Les électeurs ne se déplaceront pas en nombre suffisant les 22 et 29 janvier 2017 si un véritable projet global innovant n’est pas porté et incarné par un ou une candidate d’alternance.

Il y a donc un troisième facteur pour garantir la cohérence d’une conquête des Primaires, c’est celui de la révolution démocratique. Quelques mois à peine après Nuit Debout, quelques années après la multiplication d’expériences de démocratie participative, il est impossible d’en rester à un bricolage du présidentialisme de la V° République et de ses institutions, obstacle à un quelconque changement social. Les Primaires doivent être l’occasion d’un premier round cultivant le désir d’une Sixième République avant de passer aux modalités de son avènement.

 Pour l’instant ces trois facteurs ne sont pas réunis pour assurer que ces Primaires seront le moment de l’avènement d’une nouvelle ère. L’accumulation de la capacité de manœuvre comme de l’effacement politique de la direction socialiste est de nature à détourner les sympathisants de gauche dans leur ensemble à venir choisir un candidat autre que Hollande (ou son épigone). Le concert infernal des sondages sur la compétition désormais ouverte ne suffira pas à les mobiliser, au contraire même. Les candidats doivent donc se mettre au travail, sortir de la logique du répertoire (égrener des propositions sur tous les sujets) pour parler de la vie, de la société et de l’avenir indépendamment de l’agenda médiatique. Ce n’est, à l’évidence pas gagné.

Mais tout cela n’enlève rien à l’opportunité quasi-exceptionnelle que représentent ces Primaires. Elles peuvent jouer un rôle essentiel de déstabilisation d’un appareil dominant le socialisme français qu’il a asservi au social-libéralisme. C’est finalement bien ce qui s’est déjà passé aux Etats-Unis avec Bernie Sanders et en Grande-Bretagne avec Jeremy Corbin (lire l’excellent article de Fabien Escalona dans Mediapart ce jour : « Jeremy Corbin ou comment repenser la social-démocratie »). Des citoyens déterminés comme des entreprises politiques innovantes peuvent s’emparer des Primaires et en faire un levier de changement radical. C’est en tout cas ce pour quoi elles avaient été imaginées en 2011 pour la première fois en France. Même si cela reste incompris par beaucoup de penseurs et d’acteurs à gauche, c’est bien cet enjeu qui est désormais devant nous.  Oui, les « Primaires citoyennes » telles que définies ce dimanche 2 octobre peuvent être le début d’autre chose.

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