État, entreprises, individus: À qui la faute ?

Concevoir et assimiler la crise climatique est épuisant. En cherchant à comprendre par soi-même l'entremêlement des causes et effets de l’action humaine sur l’environnement, on ne peut que se perdre dans une forme d’angoisse psychologique. Mais le plus éreintant est de subir en permanence les allers-retours brutaux entre ces deux échelles: zoom sur l’impact individuel, dézoom sur la crise systémique. J’utilise un Tote bag pour faire des courses et un tupperware pour transporter mon pique-nique. 20 milliards de tonnes de déchets déversés par an dans les océans. Je baisse le thermostat de mon appartement et remplace ma voiture par un vélo. 1 600 projets de centrales à charbon en construction dans le monde. Je pourrais continuer d’asséner les exemples sur des lignes et des lignes; je fais ce grand écart tous les jours et me demande: Comment rationaliser mon investissement écologique individuel? 

Les différents cercles écologiques abordent cette problématique de trois manières différentes. Dans la première, l’inconséquence de chacun est poussée à son paroxysme et les théories d’effondrement fleurissent. Puisque je ne peux pas sauver ce système condamné, je me prépare à sa chute: “Une autre fin du monde est possible”. La seconde résout ce dualisme d’une manière plus irénique. Qu’importe que mon influence sur le système soit minime si elle est maximale à mon échelle, je déverse quelques centilitres d’eau depuis mon bec de colibri sur le feu de la forêt: “Je fais ma part”. Le troisième et dernier credo est actuellement embrassée par la pensée écologique dominante. Certes, les actions individuelles sont importantes mais les plus gros pollueurs sont les états et les entreprises, ce sont donc à eux de changer radicalement: “Nos éco-gestes, à eux-seuls, ne sauveront pas la planète”. C’est sur ce dernier point que je souhaiterais émettre quelques réserves au cours des prochaines lignes. 

Carbone 4, un cabinet de conseil spécialisé en transition énergétique, publia le mois dernier une étude intitulée: “Faire sa part? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’état face au changement climatique.” Cette étude quantifie l’impact de certains éco-gestes individuels sur l’objectif global d’une diminution de 80% du budget carbone des français d’ici 2050, qui est celui ambitionné par l’Accord de Paris. Ils conclurent que les actions individuelles du citoyen français avec et sans investissement financier permettent au maximum de diminuer un peu moins de 50% de son empreinte carbone. Le reste du gisement lui échappe, il en revient à l’état d’investir dans la décarbonation de ses services et aux entreprises dans la transition bas-carbone de leur chaîne de valeur. Ce travail d’analyse de Carbone 4 est comme d’habitude exhaustif et rigoureux. On y reconnaît immanquablement la signature scientifique de ce cabinet fondé et composé en grande partie par des ingénieurs chevronnés. 

La presse spécialisée diffusa cette publication en insistant uniquement sur les limitations de l’engagement écologique citoyen, corroborant ainsi le credo présenté plus haut. Voici quelques exemples de titres d’articles relayant la publication: AEF Info: “Il est dangereusement contre-productif de faire reposer l’action climatique sur les seuls individus.”, Le Soir: “L’État et les entreprises devront faire trois quarts de l’effort climatique” et L’Humanité: “Carbone 4: Les petits ruisseaux ne font pas les grandes rivières.”. Je ne peux m'empêcher d’être profondément agacé par ce message véhiculé, qui à mon avis est involontairement pernicieux et dessert la cause qu’il prétend défendre. L’étude est en partie responsable car elle commet l’approximation de calculer séparément l’empreinte carbone des individus, des entreprises et celle de l’État. Or ces trois groupes ne sont pas indépendamment responsables du réchauffement climatique comme pourraient grossièrement l’être l’agriculture, l’industrie et les transports. Ainsi, les auteurs commettent une transgression patente du “Mutually Exclusive”, première moitié du principe MECE, qui est pourtant un sacro-saint des méthodes de résolution de problèmes des cabinets de conseil. Les entreprises ne dépendent-elles pas de leurs consommateurs et l’État de ses concitoyens? Si tous les français travaillaient à réduire leur budget carbone de 50%, aurions-nous les mêmes politiques molles et entreprises inflexibles? 

Le clivage des individus et des entreprises est un leurre qui nous fourvoie et nous éloigne du cœur du problème. Nous perdons un temps précieux à attendre des multinationales qu’elles “fassent leur part” et nous ne pouvons plus continuer de s’enthousiasmer pour chaque nouvelle déclaration publique toujours plus ambitieuse de consortiums de plus en plus gros. En 2010, les plus grosses entreprises des secteurs alimentaire et cosmétique s’engagèrent par le biais du Consumer Goods Forum à éradiquer la déforestation au sein de leur chaîne d’approvisionnement d’ici 2020. Or Greenpeace a révélé cette année dans un rapport intitulé : “Countdown to Extinction: “What will it take to get companies to act?” que non seulement les signataires n’avaient même pas commencé à être transparents sur leurs fournisseurs mais que les marchés des denrées à risque de déforestation ont explosé depuis 2010, la production d’huile de palme en Indonésie a augmenté de 75% par exemple. L’entreprise ne peut distinguer le bien du mal, elle n’est une “personne morale” que selon le droit privé. Seule l’injonction financière est structurellement sous-jacente aux décisions stratégiques d’une entreprise qui est par conséquent en grande partie déterminée par les préférences, les exigences et les paradoxes de ses propres clients. 

Pour donner une récente illustration, Tropicana est diabolisé à outrance sur les réseaux sociaux pour avoir remplacé leurs briques en carton par des bouteilles en plastique. Il est important de rappeler à ceux qui appellent au boycott de la marque, que ce choix d’emballage émane d’un sondage réalisé auprès d’un panel de clients qui eux désirent “plus de transparence pour voir le produit”. PepsiCo, propriétaire de la marque, lorgne par ailleurs sur l’explosion des ventes des jus Innocent servis également dans des bouteilles en plastique et appartenant depuis peu à son rival historique: The Coca-Cola Company. Alors à qui le pouvoir et la responsabilité? À Tropicana qui passe du carton au plastique ? Ou à tous les consommateurs qui l’incitent à le faire? 

L’objectif de cet article n’est pas de faire une énième mise à jour du concept maintenant éculé du “consom’acteur” mais bien de réhabiliter la primauté de l’individu dans la résolution de la crise écologique aussi bien par son pouvoir d’achat que par sa puissance politique. Le danger de se servir des entreprises et de l’état comme exutoires où s’épanche notre culpabilité d’être les témoins impuissants d’une nature périclitante est double. Non seulement ce message dépossède l’individu de son potentiel politique mais donne l’illusion d’un consensus citoyen sur la question écologique.

La publication de Carbone 4 ne rappelle que trop rapidement que selon l’étude EpE ZEN 2050, 20% des citoyens français peuvent être qualifiés de “moteurs”, 60% de “variables” et 20% de carrément “réfractaires” à toute injonction au changement sur les questions environnementales. Nous voici au cœur du problème, trop souvent escamoté. Ni les entreprises, ni l’état ne changeront sans que cette répartition ne soit renversée. Il faut se l'avouer, la grande majorité des Français ne sont pas prêts à faire des compromis pour la cause environnementale. Pour ne prendre qu’un exemple dans le domaine de la mode, les centres commerciaux s’évertuent à compter un Primark parmi leurs boutiques car cette marque est si populaire qu’elle contient à elle seule la promesse d’une galerie bondée et des loyers réévalués. Primark est pourtant le parangon de la fast-fashion, à l’image sociétale et environnementale maintes fois écornées. Le Collectif l’éthique sur l’étiquette a d’ailleurs organisé une manifestation devant le magasin de Toulouse au premier jour de son inauguration pour dénoncer “ce désastre écologique”. Il suffisait d’être présent ce jour là, entre les manifestants du Collectif et les clients de Primark, pour se rendre compte du schisme citoyen sur la question écologique.

Il est admis que le plus efficace et immédiat pour réduire notre impact environnemental est de moins consommer: de fringues, d’énergie, de déchets, de viande, d’appareil électroniques, de séries Netflix, de ce que vous voulez… Mais moins consommer implique une baisse relative de confort; les plus démunis ne peuvent pas se le permettre et les autres ne le permettront pas. Les mesures environnementales pertinentes sont coercitives et impopulaires: l’écologie est intrinsèquement punitive. Il faut l’accepter et s’assurer que l’effort soit équitablement partagé.

Pour ce faire nous ne pouvons nous satisfaire de la position consensuelle consistant à condamner avec virulence l’inaction climatique de l’état et des entreprises tout en tolérant “la mesure des efforts de chacun”  y compris les siens. Chaque individu affligé par la crise climatique doit être aussi exigeant envers les autres individus qu’envers les institutions. On s'exalte devant plus de 2 millions de signatures récoltées pour attaquer l’état en justice. On s’enorgueillit devant 30.000 étudiants de grandes écoles signant un Manifeste étudiant pour un réveil écologique. Mais on peut naïvement se demander: Est ce que l’inscription de son adresse mail sur un formulaire en ligne est une bonne mesure de l’engagement individuel? Combien de signataires étudiants ont réellement “inclus dans leur métier une ambition environnementale”? Combien de signataires de l’Affaire du siècle ont manifesté pacifiquement avant de se faire gazer et dégager du pont Sully le 28 Juin dernier? Une nouvelle fois dans l’histoire des sociétés, la pensée du philosophe Henry David Thoreau est ravivée. Il écrivait en 1850 à propos de l’inaction des anti-abolitionnistes américains dans La Désobéissance Civile: “On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. On attend, avec bienveillance, que d’autres remédient au mal, afin de n’avoir plus à le déplorer”

J’entends déjà les critiques et remontrances habituelles fuser: “Il ne faut pas opposer les types d’engagements, tous sont nécessaires, chacun fait ce qu’il peut... Il faut accompagner les gens vers une transition douce, qu’ils changent progressivement leurs habitudes, les brusquer et les faire culpabiliser ne servira à rien.” Soyons clairs, ce discours est lénifiant et hypocrite. Certaines actions sont en désaccord total avec des ambitions écologiques et ne pas le souligner est une forme de complicité. Avant d’essayer de sensibiliser les nombreuses personnes qui n’ont jamais entendu parler de réchauffement climatique peut être vaudrait mieux agir pour que ceux qui ont déjà une sensibilité “écolo” agissent de la sorte.

Comment expliquer que des personnes bombardées depuis 5 ans de rapports du GIEC, de manifestes signés par des milliers de scientifiques, de Unes catastrophiques en police 60 et de vidéos Brut ne se mobilisent toujours pas? Bruno Latour, chercheur en sciences humaines à succès, défini ce phénomène dans son dernier livre Où atterrir? : Comment s’orienter en politique de “climato-quiétisme”. En effet, le latin quietus, signifiant calme, paisible ou tranquille, traduit précisément  la passivité et l’indifférence générale à la destruction actuelle et future du vivant. L’admettre c’est commencer à le combattre. 

Un début d’étincelle pourrait venir de la convention citoyenne sur le climat, promesse d’Emmanuel Macron en pleine crises des “gilets jaunes”, qui se réunira pour la première fois début octobre prochain. 150 citoyens tirés au sort de sorte à être représentatifs de la société français travailleront un weekend sur trois pendant six mois à l'élaboration de propositions permettant  "de contribuer à l'atteinte des objectifs de la France, notamment celui de baisser les émissions de gaz à effet de serre d'au moins 40 % en 2030 par rapport à 1990". Ces propositions seront soit soumises au vote du Parlement, soit à un référendum ou donneront lieu directement à des mesures réglementaires. Beaucoup d’espoirs reposent sur cette démarche de démocratie participative où un groupe de citoyens pensent la crise écologique, auditionnent des experts et délibèrent entre eux pour arriver à un compromis rationnel, réfléchi et détaché de tout intérêt. Les expériences d’assemblées citoyennes réalisées à l’étranger ont prouvé leur pertinence notamment en Irlande où les propositions furent appuyées par l’opinion publique permettant de catalyser aussi bien des réformes sociales de la Constitution, comme la légalisation du droit à l’avortement, que l'adoption de politiques environnementales ambitieuses. Espérons que la convention citoyenne française sera tout aussi efficace et que l'ensemble de la population française participera au débat, consciente de son impact et de sa responsabilité.




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