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Billet de blog 3 janv. 2022

Impasse sanitaire

La transformation du passe sanitaire en un byzantin passe vaccinal est une étape supplémentaire vers l’obligation vaccinale de fait. Ce procédé hypocrite ancre la dégradation durable des libertés au nom d’une illusoire sécurité sanitaire. Sa valeur ajoutée sanitaire n’est pas démontrée, alors que le variant omicron semble moins dangereux qu’annoncé.

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Illustration ministérielle de l’hypocrisie en politique : c’est toussotant et soulevant régulièrement son masque sanitaire pour s’hydrater, au risque de générer un cluster du virus le contaminant, que le ministre de la Santé est venu porter la parole sanitaire gouvernementale lors de l’examen le 29 décembre 2021 députés de la commission des Lois du projet de loi « renforçant les outils (policiers) de gestion de la crise sanitaire », actant la transformation du passe sanitaire en passe vaccinal.

Comme à son habitude, il a alors énoncé avec un impressionnant aplomb plusieurs contrevérités pour tenter de crédibiliser son univers sécuritaro-sanitaire parallèle, dont celle-ci :

« Les mailles doivent se resserrer pour garantir que les lieux qui reçoivent du public sont indemnes de gens potentiellement contagieux ».

Ces mots figurent dans le compte-rendu officiel de la réunion de la commission des Lois (rapport n° 4858, 30 décembre 2021).

Ils ont été prononcés alors pourtant que le passe sanitaire, en vigueur depuis le 7 juin 2021, n’a notamment empêché : 1/ni que 200 000 personnes/jour soient testées positives au covid-19 fin décembre ; 2/ ni que les discothèques soient fermées au cours des mois de décembre et janvier ; 3/ ni que des mesures effarantes – aucun autre terme ne vient à l’esprit – telle que l’interdiction de consommer debout dans les établissements de restauration ou même de boire dans les transports en commun soient annoncées par le Premier ministre le 27 décembre ; 4/ ni le retour du couvre-feu sur l’île de La Réunion ; 5/ ni l’exigence posée par un décret n° 2021-1769 du 23 décembre 2021 de détenir un test négatif de moins de 24 heures pour tous les passagers – y compris vaccinés – se déplaçant vers l’outre-mer ; 6/ ni que le port du masque sanitaire sur la voie publique soit de nouveau généralisé par arrêtés préfectoraux alors que la valeur ajoutée sanitaire de cette mesure est indémontrable ; 7/ ni donc que le passe sanitaire présenté en mai 2021 comme temporaire ne cesse de renforcer son emprise en faisant peser de lourdes contraintes sur l’ensemble de la population française – et non, malgré ce que répète en boucle le Premier ministre en dernier lieu les 17 et 27 décembre, sur la seule infime minorité de personnes non-vaccinées qui ne sont pas détentrices d’un certificat de rétablissement.

Ces mots du ministre actent les effets pervers sinon la dangerosité du passe sanitaire, qui procure depuis son origine un sentiment de sécurité sanitaire facilitateur de la circulation du virus à l’intérieur des lieux concernés, et dont au demeurant l’efficacité n’a ici encore jamais été scientifiquement démontrée en dépit de six mois de mise en œuvre.

Ils sont mensongers, en ce qu’ils induisent que la vaccination empêche la contamination et la transmission du virus. Les effets bénéfiques du vaccin sont désormais réduits à l’empêchement des formes graves de la maladie, à condition toutefois de se faire injecter des rappels trimestriels, loin des promesses initiales faites par l’exécutif en mai 2021 qui présentait la vaccination (à dose unique) comme le levier du retour à la « vie normale » – souvenons-nous de la communication de l’été 2021 au timbre de la République française avec une photo d’une jeune femme et d’un jeune homme s’embrassant à pleine bouche accompagnée de ce slogan : « oui, le vaccin peut avoir des effets désirables »...

Loin d’admettre enfin que le modèle suédois consistant à « vivre avec » le virus tant qu’une vaccination à l’échelle mondiale n’est pas organisée (ce qui suppose éventuellement une levée des brevets) est infiniment préférable et plus proportionné que le modèle chinois du « zéro covid », l’exécutif poursuit sa désastreuse boulimie normative en matière de police sanitaire, agitant à la moindre critique ce « point Godwin » sanitaire qu’est la menace nucléaire du confinement (v. Jean Quatremer, « Mesures contre le covid : ci-gît la démocratie libérale », liberation.fr, 1er janvier 2022 : « toutes les mesures sanitaires non pharmaceutiques sont désormais jugées à l’aune du confinement dur de mars 2020 : tout ce qui se situe en deçà, y compris le couvre-feu, pourtant une mesure réservée au temps de guerre, est accueilli avec soulagement » ; v. à titre d’illustration l’interview le 2 janvier 2022 sur Radio J de la présidente de la commission des Lois de l’Assemblée nationale : le passe vaccinal permettrait « d'éviter des mesures beaucoup plus coercitives », comme « des confinements ciblés » ou « des couvre-feux »).

Il évite ainsi de reconnaître ses innombrables erreurs dont l’une des plus impardonnables – avec l’instauration du confinement strict de mars à mai 2020 – est d’avoir réduit les capacités hospitalières depuis mars 2020. Il en fait peser la responsabilité sur les très rares personnes ne souhaitant pas se faire vacciner – appelées « réfractaires » on ne sait pourquoi –, alors qu'elles ne font qu’exercer leur liberté puisque les pouvoirs publics ont choisi de ne pas instaurer en droit d’obligation vaccinale (v. Alain Houpert et Philippe Gosselin, « L’État a institué la vaccination obligatoire de facto, il doit en assumer les conséquences! », lefigaro.fr, 2 janvier 2022 : « la vaccination ou la mort sociale, choisissez, volontairement »).

Le recours systématique et irrationnel à de multiples restrictions de police sanitaire assorties de fortes sanctions pénales en substitut à la coupable défaillance de la politique de santé publique de prévention/traitement d’une pandémie infantilise toute une population (en Espagne par comparaison, plus de 90% de la population âgée d'au moins 12 ans est doublement vaccinée sans la contrainte du passe sanitaire).

Il est décidé par un président de la République qui en 2018 a reconnu « haïr  l’exercice consistant à expliquer les leviers des décisions », sans contrepouvoir citoyen ou institutionnel (pour l’exercice d’un véritable contrôle juridictionnel de proportionnalité des mesures de police sanitaire liées au covid, il faut se tourner vers le Conseil d’Etat… de Belgique, qui a suspendu la fermeture des salles de spectacles dans un délai de 3 jours et au terme d’une décision motivée sur 40 pages : CE 28 décembre 2021, Mathieu Pinte, n° 252.564).

Il est en outre catastrophique sur le terrain de libertés publiques durablement placardisées au nom de la protection de la santé publique – libertés dont il est vrai plus personne sauf les « extrêmes » politiques ne semble se soucier dès lors que la restriction est labelisée « lutte contre le covid-19 » (v. cependant : Muriel Fabre-Magnan, « L’Etat de droit est-il malade du covid-19 ? », lefigaro.fr, 21 décembre 2021 ; François-Xavier Bellamy, « Le passe vaccinal ou la poursuite du délitement de l’Etat de droit », lefigaro.fr, 28 décembre 2021 : « une mention spéciale doit être réservée au Conseil d’Etat, qui a sombré dans l’indignité en se reniant lui-même avec une servilité littéralement pitoyable. En juillet, il avait admis le principe du passe sanitaire à la condition expresse qu’un test négatif permettrait son obtention – sans quoi, écrivait-il, il ne s’agirait plus d’une mesure de protection, mais d’une incitation vaccinale dissimulée. Ne pas délivrer ce passe à des personnes prouvant pourtant qu’elles sont indemnes du covid constituerait, écrivaient les magistrats, ‘une atteinte disproportionnée à la liberté d’aller et de venir et au droit au respect de la vie privée et familiale’. Quelques mois plus tard, les mêmes magistrats viennent d’approuver la mesure précise qu’ils interdisaient, et de bénir ainsi l’enterrement de ces principes fondamentaux »). Il donne le tournis, sinon la nausée, après bientôt deux ans de législations/réglementations pléthoriques à l’efficacité sanitaire douteuse et toujours plus kafkaïennes.

C’est ainsi par exemple que sous l’empire du futur passe vaccinal et à la discrétion du Premier ministre, un test PCR sera parfois exigé en plus du passe pour l’accès à certains lieux, alors que d’autres pourront être accessibles avec l’équivalent de l’actuel passe sanitaire (un certificat de rétablissement ou un test de moins de 24 h).

Désormais le personnel soignant testé positif ou « cas contact », c’est-à-dire « potentiellement contagieux » pour reprendre l’expression précitée d’Olivier Véran, peut – et même doit – donc venir travailler à l’hôpital sans plus avoir à rester 17 jours à l’isolement, au motif qu’il est vacciné, alors qu’en août 2021 l’obligation vaccinale pour ce personnel avait été imposée par la loi au motif qu’il était impensable que les patients courent le moindre risque sanitaire…

Un schéma vaccinal est prétendument « complet » avec deux doses, mais comme les mots n’ont plus de sens, en dépit de cette « complétude », le passe sanitaire/vaccinal est subordonné à la réalisation aujourd’hui d’une troisième dose, et demain de doses trimestrielles – comment le million de personnes hebdomadairement contaminée par le variant Omicron, qui ne peuvent se faire vacciner et n’ont en tout état de cause aucun intérêt à le faire avant 4 mois suivant la contamination, pourront-elles bénéficier du passe vaccinal ?

Le 10 novembre 2021, une onzième loi relative au covid-19 a autorisé le Premier ministre à prendre toutes les mesures nécessitées par la situation sanitaire jusqu’au 31 juillet 2022, mais ce n’était pas assez puisque le Parlement est appelé toutes affaires cessantes à créer un passe vaccinal, motif pris de l’émergence du variant Omicron qui s’avère pourtant beaucoup moins dangereux que le variant Delta et qui pourrait, grâce à sa forte contagiosité, contribuer à assurer une immunité naturelle collective.

Or, pour une part, pour les 91% de la population doublement vaccinée et sur le point de se faire injecter une troisième dose, cette transformation ne changera rien à la pratique actuelle du passe sanitaire, qui en dépit de l’engagement initial du président de la République est quasiment devenu un passe vaccinal depuis que les tests dont la validité a été réduite de 72 à 24 h ont été rendus payants pour les non-vaccinés. Pour une autre part, elle conduira à une extension du champ des mesures restrictives des libertés publiques, sans qu’il soit possible d’en établir la moindre plus-value sanitaire : ainsi, le passe vaccinal sera applicable non plus seulement comme l’actuel passe sanitaire (qui a échoué sur ce point) pour « lutter contre la propagation de l’épidémie de covid-19 », mais beaucoup plus largement pour « lutter contre le covid-19 » ; les organisateurs de réunions politiques ou de rassemblements cultuels pourront l’exiger « à la carte ».

Le 31 décembre, évoquant le futur passe vaccinal, le président de la République a réitéré l’un de ses mantras liberticides, en l’appliquant aux personnes qui ont fait le libre choix de ne pas se faire vacciner : « les devoirs valent avant les droits ». Pourtant dès le lendemain, il a placé les droits (ici la présomption d’innocence) avant les devoirs en nommant chevalière de la Légion d’honneur son ancienne ministre de la Santé, mise en examen devant la Cour de justice de la République pour mise en danger de la vie d’autrui en raison de la manière dont elle a géré le début de la pandémie avant de quitter le ministère pour briguer la mairie de Paris. Illustration présidentielle de l’hypocrisie en politique.

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