KEVIN GUHEL, PAISIBLE PÊCHEUR

À vingt-sept ans, Kevin Guhel s’est offert le luxe de travailler dans le domaine qui le passionne depuis l’enfance. Tous les jours, il sillonne les eaux de la baie de Cannes pour ensuite aller vendre le poisson pêché en circuit court. Un procédé qu’il revendique.

Le soleil de janvier est déjà assez haut dans le ciel en ce début de matinée dans la baie de Cannes. Les deux îles de Lerins apparaissent au fond, se dégageant à peine de la brume encore persistante. Une délégation d’Optimist de l'école de voile s’avance d’un côté, bien alignée tandis que des mouettes tournent autour d’un petit bateau de pêche qui remonte son filet. Elles attendent et espèrent le poisson. Kevin Guhel, le pêcheur à bord, vient récupérer celui de la nuit. Dans une heure, il sera en vente dans une coopérative agricole à quelques kilomètres de-là. Et à la tombée de la nuit, il repartira sur son bateau, afin d’installer à nouveau les filets pour la nuit à venir. Voici, depuis quelques mois, le quotidien du pêcheur.

Né à Cannes en 1993, Kevin Guhel a toujours vécu à Mandelieu-la-Napoule, la ville où la Siagne se jette dans la Méditerranée. Enfant, son regard se tourne irrémédiablement vers la mer qui borde son quotidien. Son père, directeur de la police de la cité du Mimosa, l’emmène souvent sur les rochers du bord de mer pêcher. Il y a apprend la patience, se familiarise à la surprise, la chance aussi. Autant d’aspects essentiels de la vie d’un pêcheur qu’il apprend à aimer, puis à rechercher lorsqu’il se lance en mer. Ses études l’orientent vers un BTS MUC, pour peut-être travailler dans le commerce. La pêche semble être une activité en déclin dans une Méditerranée de plus en plus polluée et où le poisson, petit à petit, se fait de plus en plus en rare. Au bout d’un an, arrive ce qui arrive aux passionnés qui ne sont pas à leur place, l’ennui. L’appel de la mer est trop fort. Il lui tient à coeur, coûte que coûte, d’être sur l’eau ou bien au bord de l’eau. Il décroche un travail pour un magasin de vente de matériel de pêche en ligne, pour se rapprocher déjà un peu plus de son idéal. Quelques temps après, il sent qu’il est temps de se lancer, de se former pour devenir pêcheur. Porté par un héritage familial conséquent, son grand-père et son arrière-grand-père étaient pêcheurs sur des chalutiers à Boulogne-sur-Mer, il entame sa formation à la Seyne-sur-Mer, dans le Var. Là-bas, il passe son permis bateau, apprend les normes de sécurité à connaitre sur un bateau, à réparer un filet, à gérer un incendie à bord d’un navire. Il choisit la formation accélérée, juste pour avoir le diplôme et aller travailler, vite.

Kevin Guhel sur son bateau de pêche © Paul Demougeot Kevin Guhel sur son bateau de pêche © Paul Demougeot

 Quand, en mars 2020, tombe le premier confinement, Kevin Guhel est en train de faire construire son bateau. Il s’est tourné vers cette option afin de pouvoir avoir accès à l’outil qui se rapprochera le plus de ses exigences. Le chantier prend du retard à cause des restrictions liées au confinement. Il doit également respecter un certain nombre de normes spécifiques aux bateaux de pêche. Une roue hydraulique est installée sur le devant du navire, une sonde en dessous pour détecter le poisson. Il profite du temps libre imposé pour préparer ses filets, passer sur le chantier du bateau pour le fignoler et pour réfléchir à comment et où il partira pêcher une fois que cela sera possible. Dépendant de la prudhommie de Cannes, il doit suivre les règles édictées par le chef des pêcheurs de la ville, qui délimite une zone de pêche allant de Théoule-sur-Mer à Golfe-Juan. Kevin décide d’opérer deux types de pêche. Une pêche à la canne afin de sélectionner le poisson, pour le valoriser et ne pas en attraper de l’inutile, et de le proposer à des particuliers qui auront des demandes bien spécifiques. Et une pêche au filet, dans l'espoir d’attraper ce que l’on nomme les poissons de passage, ceux que l’on trouve le long des plages : le loup, la daurade, le marbré. En juillet, son bateau est fin prêt, il sort du chantier. Il peut se lancer à l’assaut de la mer. Les premiers temps, il cumule la pêche avec son poste sur le site de vente. Les journées sont éreintantes. En quittant son travail à 19h, il part en mer et ne rentre parfois qu’à trois ou quatre heures du matin. Avant de repartir seulement quelques heures après. Il décide assez naturellement de se concentrer uniquement sur la mer, quitte à gagner moins d’argent. Justement, pour gagner de quoi vivre avec sa pêche du jour, il se met à travailler avec les restaurants du coin, pris d’assaut l’été quand les touristes débarquent. Surtout lors de cet été 2020 où la France fut privilégiée lors de la période estivale. C’est aussi à cette période qu’il fait une rencontre importante. Client régulier de La Campagne Orso, une coopérative agricole renommée, travaillant uniquement le local et le circuit court, plébiscitée par des grands noms tels qu’Yves Camdeborde, il échange avec eux et les convainc d’avoir une fois par semaine un pêcheur qui viendra vendre sa prise du jour. Les clients sont au rendez-vous. Kevin Guhel observe, rassuré, que le confinement aura eu l’effet de ramener les gens au local. En octobre, il décide de venir tous les jours, sauf le lundi. Cette vente quotidienne, sur place, lui permet de s’y retrouver et de contrer les effets néfastes du deuxième confinement où les restaurants ont dû fermer à nouveau, le privant de ses principaux clients qui lui achetaient en gros sa marchandise. Lui vogue tranquillement pendant ce nouveau mois et demi d’enfermement. Il y a beaucoup moins de bateaux sur l’eau, ses filets ne se font pas arracher par un navire de plaisance qui aurait voulu jeter l’ancre. Les clients achètent également pour soutenir, il aime le contact qu’il commence à créer avec eux, en retrouvant certains régulièrement, attendant impatiemment de voir ce que le jeune pêcheur ramènerait aujourd’hui.

Ses longs moments en mer lui permettent de se projeter et de réfléchir au futur de son métier. Il a la certitude, aujourd’hui, que le fait de valoriser la pêche locale en circuit court est la meilleure solution pour contrer l’effet de la sur-pêche, de la pollution. Car la pollution, il s’en rend compte chaque jour lorsqu’il est obligé de passer un temps considérable à nettoyer les déchets humains pris dans ses filets. Certaines journées, il remonte plus de plastique que de poisson. Dans le meilleur des mondes, il se dit que tous ses collègues devraient travailler de la sorte, au lieu d’enrichir des entreprises de la grande distribution, qui, toujours, tirent les prix vers le bas. Quand on lui parle de la question du prix des produits en circuits courts et que tout le monde ne peut pas se le permettre, il rétorque par une autre question : « qu’est ce qui coute le plus cher, de manger bien ou de soigner un cancer ? » Autrement dit, manger moins mais mieux et sainement ou alors manger mauvais avec des élevages en batterie. C’est une question qui dépasse largement le cadre de la pêche, et qui se pose de plus en plus dans tout le système alimentaire. Lui est optimiste pour l’avenir, tout en sachant pertinemment que l’on est trop sur Terre et que l’humain est le seul fautif de ce qui arrive. Les générations à venir lui semblent plus responsables que les anciennes, sur la façon de consommer, de recycler, de vivre en harmonie avec le vivant qui nous entoure. Il espère dans le futur affiner sa technique de pêche, progresser, connaître les bons coins, mieux se servir des cycles de la lune. Et continuer à voguer, sur les eaux paisibles de la Méditerranée.

 

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