Paul DEVIN
Syndicaliste, Paul Devin a été inspecteur de l'Education nationale et secrétaire général du SNPI-FSU. Il est actuellement le président de l'Institut de Recherches de la FSU
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Billet de blog 1 juin 2022

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Le job-dating : vecteur de transformation de la profession enseignante

Les jobs dating organisés pour recruter des enseignants ne sont pas seulement des aberrations en terme de recrutement... Ce sont aussi les instruments d'une transformation en profondeur de la profession enseignante et des finalités de l'école.

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A celui qui se contenterait d’y voir une prouesse organisationnelle, le job-dating organisé par l’académie de Versailles pour recruter 1300 enseignants pourra sembler une réussite exceptionnelle, capable de faire front à une gravissime pénurie de recrutement…
Les candidates et candidats, disposant d’un bac+3 doivent convaincre d’une capacité à enseigner grâce à un entretien de 20 à 30 minutes. Tous ceux qui ont participé à des jurys de concours de recrutement savent combien cette prétention à évaluer une capacité à enseigner dans de telles conditions est vaine. Elle se fondera sur des éléments des plus superficiels, ceux de l’habilité verbale à convaincre et à offrir les réponses attendues, qualités qui sont loin de se confondre avec celles qui augurent d’une capacité à enseigner !
Pour qu’une telle ineptie puisse être crédible, elle nécessite une transformation complète des principes qui présidaient au recrutement dans la fonction publique.  

Tout d’abord le principe de la mise en doute de la nécessité d’un recrutement par concours considéré comme la condition de l’égalité d’accès aux emplois publics. L'article 6 de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen avait déjà affirmé que les citoyens étant égaux, l’admissibilité aux emplois publics ne pouvait connaître d’autre distinction que celle fondée sur les « vertus » et les « talents ». La vision wébérienne d’un exercice « impersonnel » de l’agent public et la confirmation régulière par le juge administratif de la neutralité nécessaire du recrutement consacrèrent au début du XXe siècle le principe d’un recrutement par concours que les statuts de 1946 et 1983 viendront confirmer. Qui pourra aujourd’hui garantir cette égalité et cette neutralité dans la rapidité d’un face-à-face aussi rapide ?

Ensuite, le principe de la centration de l’évaluation du candidat à l’enseignement et donc des épreuves du concours sur ses compétences professionnelles (ses connaissances pédagogiques et didactiques) et sur ses compétences disciplinaires (ses savoirs dans les disciplines qu’il doit enseigner). Évidemment la brièveté du job-dating oblige à se décentrer de ces objectifs, incernables en un temps aussi court, pour se limiter à ce qui est facilement repérable : l’aisance verbale, la conformité à des attentes comportementales, … voire la résistance au stress. En somme tout ce qui constitue ce que les cabinets de recrutement appellent les « soft-skills ».
Nul ne peut douter que ces qualités humaines peuvent constituer des atouts dans l’exercice professionnel enseignant mais s’en suffire signifierait un déplacement majeur de l’objet même de l’enseignement qui, renonçant aux savoirs et à la culture commune, se destinerait essentiellement à transmettre des capacités de « savoir-être ». Les écrits de l’économiste Yann Algan, qui fut choisi par Jean-Michel Blanquer pour piloter la définition de la professionnalité enseignante du XXIe siècle lors du Grenelle de 2020, l’affirment sans détour : l’enjeu essentiel d’une école qu’il dédie essentiellement à favoriser le bonheur individuel et la croissance devrait être désormais de transmettre des compétences socio-comportementales[1].

Ces jobs-dating ne sont donc pas seulement ineptes à garantir un recrutement qualitatif, ils contribuent à la transformation en profondeur du métier enseignant : contractuel précaire, exerçant ce métier comme un épisode de sa vie avant de trouver un emploi davantage rémunérateur et moins épuisant, il se consacrera au bien-être de ses élèves, capable ainsi de contribuer à produire « la confiance » dont Yan Algan nous explique qu’elle est la clé de la croissance.
Quant à l’enjeu culturel de l’école, celui des savoirs et des compétences pédagogiques et didactiques nécessaires à leur transmission, ne concernera-t-il à terme qu’une élite enseignante? Recrutée sur concours et titulaire, elle fera le bonheur intellectuel des meilleurs établissements quand le coaching socio-comportemental se consacrera à transmettre les compétences de l’employabilité aux enfants et adolescents des quartiers populaires, tout en leur veillant à les convaincre avec bienveillance d'accepter leur condition sociale… Ce que Yann Algan appelle « renforcer la résilience sociale en investissant dans l’Éducation[2] »

[1] Voir : Paul DEVIN, Soft-skills, pour l’école du bonheur et de la croissance, Carnets rouges n°24
https://carnetsrouges.fr/soft-skills-pour-lecole-du-bonheur-et-de-la-croissance/

[2] Yann ALGAN et al., Renforcer la résilience sociale et économique en Europe en investissant dans l’éducation, European expert network on Economics of education, Rapport Analytique No. 42 2021

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