De la pertinence de la scolarisation à deux ans…

Pour le ministre de l'Education nationale, l’école pour les deux ans n’est pas une solution pertinente…  Faut-il se ranger derrière cet avis qu'il prétend fondé sur le pragmatisme ?

Le discours institutionnel semble désormais considérer que l’enfant de 2 ans doit être accueilli dans une structure non scolaire. La preuve de l’inefficacité de la scolarisation des deux ans aurait été administrée par plusieurs rapports et cette exception française reposerait donc sur un parti pris idéologique sans réel intérêt pour l’enfant. Pour le ministre, l’école pour les deux ans n’est pas une solution pertinente… Faut-il se ranger derrière cet avis qu'il prétend fondé sur le pragmatisme ? 

Il faut reconnaître que les évolutions de la scolarisation des enfants de 2 ans sont loin d’ avoir été le produit de la seule volonté politique. Elles ont été fortement influencées par les fluctuations de la disponibilité de postes enseignants au gré des évolutions démographiques. Ainsi la diminution des effectifs scolaires allait permettre le développement de la scolarisation précoce à partir des années 1970, tout comme le baby-boom des années 2000 allait la remettre en question.

Mais même lorsqu’une volonté politique se dessina, elle eut bien des difficultés à mettre en œuvre ses objectifs. La loi Jospin du 10 juillet 1989 prévoyait que l’accueil des enfants de deux ans devait se faire en priorité dans les écoles situées dans un environnement social défavorisé. Elle n’y parviendra pas. L’augmentation de scolarisation des deux ans allait se faire avec la pire des inégalités territoriales. Des territoires dont la composition sociologique aurait dû permettre des taux élevés de scolarisation précoce, ne disposaient que de faibles possibilités d’accueil. C’était par exemple le cas en Seine-Saint-Denis qui scolarisait une proportion d’élèves de deux ans dix fois inférieure à celle de certains départements bretons (6% contre 60%).

La loi de refondation de juillet 2013 réaffirma l’objectif d’une scolarisation massive des enfants de deux ans. Les chiffres de la rentrée 2013 témoignèrent rapidement d’une inversion de tendance. Les volontés politiques remirent au cœur de cette relance la question des moyens : formation des enseignants, aménagement des locaux, équipement matériel des classes, … mais ne parvinrent pas à contraindre une totale priorisation sur les quartiers populaires et un développement à la hauteur des besoins.

La tendance au développement de la scolarisation des deux ans n'a pas perduré au-delà de l’alternance de 2017. Dans le contexte actuel, le besoin de postes nécessité par le développement des CP dédoublés ne pouvant pas être assuré par des dotations suffisantes, il faut bien chercher à récupérer tout ce qui est récupérable. Ici ce sera en fermant des postes RASED, ailleurs en augmentant les effectifs des classes de maternelle ou de cycle III. Mais ce sera aussi en fermant les classes accueillant les deux ans. Et pour ce faire, le ministre affirme donc l’inutilité des scolarisations à deux ans.

Pourtant, à bien lire les rapports et études publiés sur la question, force est de constater qu’ils ne font guère la preuve absolue qui permettrait une telle certitude dans l’affirmation ministérielle.

C'est vrai que les rapports des années 2007 et 2008 sont à charge contre la scolarisation des enfants de 2 ans. Le rapport Bentolila de décembre 2007 (1) est un réquisitoire contre cette scolarisation considérée comme trop précoce et dangereuse pour l’évolution des enfants. Pourtant, aucune donnée ne vient conforter la position d’Alain Bentolila qui exprime ici une opinion personnelle sans chercher à l’étayer par la moindre analyse. Le rapport de la députée Tabarot de juillet 2008 (2) ne procède pas davantage à l'analyse approfondie des effets de la scolarisation à 2 ans. Il prône un nouveau mode de garde des jeunes enfants : le jardin d’éveil. On en perçoit assez rapidement les perspectives : transférer les charges financières de l’État vers les parents, les entreprises et les communes. Le jardin d’éveil coûte plus cher que l’école maternelle… mais il coûte moins cher à l’État ! Le rapport sénatorial Papon-Martin, publié quelques mois plus tard (3) considère que l’école est trop contraignante pour l’enfant de deux ans. Ses besoins quant à la propreté, au sommeil ou au mouvement ne pourraient être satisfaits par le cadre scolaire dont il est jugé que les locaux sont inadaptés , les effectifs trop nombreux et les activités trop contraignantes. Là encore pas de véritable analyse des effets sur la réussite scolaire. L’inadéquation de la réponse scolaire est essentiellement traitée par le constat d’une inadaptation structurelle de l’école sans que soit analysés les facteurs liés à la manière avec laquelle se met en oeuvre cette scolarisation.

Bref, tous ces rapports sont défavorables à la scolarisation des deux ans mais sont loin de s'appuyer sur une analyse de ses effets sur la réussite scolaire des élèves et procèdent donc exclusivement de la recherche d'une justification d'une ligne politique déjà fixée.  

Deux rapports de l'Inspection générale de l'Education nationale (IGEN) viennent apporter une vision moins caricaturale. Celui de juin 2014 cherche à cerner les conditions qualitatives d’un développement de la scolarité précoce : centration sur les publics prioritaires, adaptation aux besoins des enfants, qualité de relation avec les parents. Pour l’IGEN, ces conditions qualitatives nécessitent le développement des coopérations entre les acteurs concernés, le renforcement de l’accompagnement pédagogique et l’exigence de conditions d’accueil tant du point de vue des locaux que des taux d’encadrement. Le rapport de mai 2017 rappelle cette importance des conditions de mise en œuvre : pilotage pédagogique, pilotage des implantations en fonction de critères sociaux, formation des enseignants. Nous sommes donc dans une toute autre perspective qui échappe à la querelle binaire pour tenter de définir les conditions qualitatives de la scolarisation des deux ans.  

La plupart des recherches (4) convergent vers les mêmes constats : les élèves scolarisés à deux ans présentent un meilleur niveau de compétences au CP et cela surtout pour ceux issus des classes sociales défavorisées (ouvriers, chômeurs) et des classes sociales les plus favorisées (cadres sup, professions libérales mais aussi enseignants). Mais ces conséquences positives de la scolarisation précoce sont loin de compenser les effets de l'origine sociale d'autant que cet écart de compétence se restreint tout au long de la scolarité même si les élèves scolarisés à 2 ans redoublent moins que les autres. Et la récente note de synthèse d’Arthur Heim pour France Stratégie (janvier 2018), qui s’interroge sur les questions méthodologiques, conclut avec objectivité : "Au final, les résultats, s’ils ne réussissent pas à asseoir le bien-fondé́ de la scolarisation précoce, ne doivent pas pour autant conduire à le remettre en cause."

Aucune certitude ne permet donc de conclure à l'inutilité de la scolarisation à deux ans, ni ne vient imposer son rejet. A vouloir chercher, vainement, une quelconque preuve positive ou négative des effets de cette scolarisation, nous masquons la question essentielle:  celle d'une volonté politique qui s'interroge sur les conditions nécessaires pour que les inégalités sociales et leurs effets scolaires soient combattus dès la petite enfance et décide des moyens nécessaires pour y parvenir.  Mais dans les perspectives d'une politique obsédée par la réduction des coûts de l'action publique, comment pourrait-on croire qu'un tel choix serait possible? Aussi le ministre de l'Education nationale préfère décréter doctement que la scolarité des deux ans n'est pas pertinente...

 

(1) Alain BENTOLILA, La maternelle : au front des inégalités linguistiques et sociales, décembre 2007
(2) Michèle TABAROT, Le développement de l'offre d'accueil de la petite enfance, DF, juillet 2008
(3) Monique PAPON, Pierre MARTIN, Rapport d'informations sur la scolarisation de jeunes enfants, Sénat, octobre 2008
(4) Jean-Pierre JAROUSSE, Alain MINGAT, Marc RICHARD, La scolarisation maternelle à deux ans, IREDU, 1992
Marie DURU-BELLAT, Jacqueline MOMBRUN, Sylviane TATRE, Les effets spécifiques des différents modes de garde et de la maternelle précoce chez les enfants de moins de trois ans, IREDU, 1995
Jean Pierre JEANTHEAU, Fabrice MURAT, Observation à l’entrée au CP des élèves du panel 1997, Note d’Information, 98.40, MEN-DPD, décembre 1998
Jean-Paul CAILLE, Scolarisation à 2 ans et réussite de la carrière scolaire au début de l’école élémentaire, Éducation et Formations, juillet 2001
Jean-Paul CAILLE et Fabienne ROSENWALD, Les inégalités de réussite à l’école  : construction et évolution, INSEE, France, portrait social, édition 2006
Linda BEN ALI, La scolarisation à deux ans, Education et formations, N°82, décembre 2012

 

 

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