Transformer la gouvernance de l'école

Service public de l'Education nationale : il serait temps que soit impulsée une transformation profonde des principes de gouvernance. C'est hélas au autre choix que porte le ministre...

C’est en s’appuyant sur une statistique du suicide enseignant qu’il reste pour l’instant seul à connaître que le ministre de l’Éducation nationale a, une nouvelle fois, refusé de considérer que le geste de Christine Renon puisse avoir une portée générale et signifier un malaise profond. Il a, au contraire, réaffirmé, devant le Sénat [1], qu’il ne fallait pas faire de généralités à partir d’un tel fait.

Une telle considération est une erreur grave d’autant qu’elle fige l’attitude de l’administration dans une logique avec laquelle il serait pourtant urgent de rompre. On aurait pu espérer, au contraire, que le discours ministériel suscite une interrogation des stratégies institutionnelles et de leur responsabilité dans la dégradation des conditions de travail. En réagissant comme il le fait, le ministre contribue à un aveuglement qui refuse de prendre en compte ce qui est pourtant, au cœur du discours de beaucoup d’agents du service public d’éducation, toutes catégories et toutes missions confondues, l’expression récurrente d’une souffrance au travail.

Il ne s’agit pas d’accréditer des visions binaires qui stigmatiseraient les responsabilités hiérarchiques en considérant qu’elles seraient, par nature, la source de cette souffrance. Il ne s’agit pas non plus de sacraliser l’émotion au point de risquer d’en oublier l’intérêt général et ses fondements rationnels.  Pour autant, il existe aujourd’hui une réalité incontournable : de plus en plus d’agents de l’Éducation nationale vont mal, submergés par une accumulation croissante de tâches prescrites et d’injonctions au point qu’ils disent être empêchés de faire leur travail, c’est à dire de pouvoir le conduire dans des perspectives de sens.

C’est à plusieurs niveaux que cette dégradation du quotidien professionnel agit.
Sans aucun doute à un niveau quantitatif qui résulte d’une réduction incessante des moyens dans un contexte d’exigence et de complexité croissantes pour l’école. Chaque tâche supplémentaire est considérée à sa seule échelle, empêchant ainsi de percevoir les effets accumulatifs des diverses demandes.
Mais il n’y a pas que le problème des moyens et des pressions qui naissent de leurs insuffisances. C’est aussi la conception même du travail qui s’est modifiée. La prescription se fait de plus en plus impérative, les marges de manœuvre se réduisent allant parfois jusqu’à transformer l’exercice professionnel en une simple application de consignes ou de prescriptions méthodologiques dont l’agent doute qu’elles servent les finalités fondamentales de son travail. Depuis de trop nombreuses années, les stratégies managériales multiplient les tensions et les conflits sans être capables de faire progresser les enjeux fondamentaux de la démocratisation des savoirs et de l’émancipation intellectuelle, culturelle et sociale.

Il serait temps que soit impulsée une transformation profonde des principes de gouvernance, portée par un discours institutionnel qui reconnaitrait le travail de chacun comme une contribution au bien commun et exprimerait comme finalité essentielle celle de l’accompagnement et de la formation au service de la démocratisation des savoirs et de la culture commune pour tous nos élèves. La nécessité démocratique que les finalités du service public d'éducation soient élaborées par la représentation nationale ne peut se confondre avec l'assujettissement des pratiques et des méthodes. Il serait temps que soient abolies les contraintes successives et contradictoires imposées par les alternances ministérielles, notamment quand elles demandent de renoncer à ce qui était prescrit quelques temps auparavant et cela au mépris de l’investissement des personnels et du sens de leur action. 

Hélas, au lieu de cela, se conforte la volonté d’astreindre les agents du service public aux volontés particulières d’un ministre dont les certitudes sont énoncées comme des vérités incontournables au prix d'inciter l’institution à ignorer la réalité tendue, douloureuse et épuisante d’un tel choix.

 

[1] Débats du 9/10/2019, 
http://www.senat.fr/seances/s201910/s20191009/s20191009003.html#par_264

 

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