A-t-on le droit de parler de la souveraineté nationale ?

 

Dans le concert de cris et de pleurs auquel nous assistons depuis les élections européennes du 25 mai, nous n’avons entendu presque personne énoncer cette vérité toute simple : les Français, en donnant la préférence au Front National, se sont montrés souverainistes. Mais chut ! Il ne faut pas le dire.

Non non, le résultat des élections n’a rien à voir avec la nation. Ce n’était pas l’enjeu des élections d’ailleurs. Ou plutôt – on est bien forcé de le reconnaître –, c’était un des enjeux véritables, mais, comme chacun sait, les électeurs se trompent toujours sur les enjeux des scrutins. On avait décidé a priori que les Français ne se prononceraient pas sur la construction européenne en tant que telle, et on avait décidé de ne pas en parler avant les élections. C’est très commode, rendez-vous compte : cela évite d’avoir à en parler après les élections… Non, les vraies explications du résultat des élections européennes sont ailleurs.

Le résultat du scrutin témoignerait de l’échec de la politique en général, et, en conséquence, il faudrait changer radicalement la manière de faire de la politique. Outre que l’on est sûr de ne convaincre personne, et de ne rien changer dans son comportement avec des déclarations aussi vagues et aussi radicales, on dénie au résultat électoral sa nature politique. Les Français n’auraient pas choisi un candidat : ils auraient exprimé un dégoût. Voilà une façon « de tirer toutes les leçons » (l’expression est souvent à l’honneur) des élections, et de prendre au sérieux les Français, qui laisse perplexe. Mais d’autres analyses sont moins outrancières. Les moins généreux des commentateurs avancent un désaveu de Hollande, ou le désespoir des Français face à la crise. Les plus généreux acceptent de dire que les Français ont vu au-delà des affaires internes du pays, ou se sont hissés au-dessus du simple ras-le-bol. Pour eux, les Français ont voté contre le libéralisme économique imputé (à tort ou à raison) à l’Union européenne. Mais personne ne va jusqu’à oser considérer que les Français ont affronté le problème métaphysique, le problème insondable de la souveraineté nationale. Beaucoup trop compliqué pour eux, bien loin de leurs « préoccupations » (un terme qui est assez sytématiquement brandi pour légitimer l’abaissement du niveau de la réflexion). Dans ces conditions, en homme politique responsable, on doit maintenant réfléchir à la politique gouvernementale, aux moyens de sortir de la crise, à la réorientation de la politique économique européenne (à propos de la crise : on en parlera bien sûr même quand elle sera terminée ; on en parlera tant que son existence supposée apparaîtra comme une explication un tant soit peu plausible d’un revers électoral). Voilà les tâches – nouvelles et surprenantes, n’est-ce pas ? – qui attendent les hommes politiques se disant bouleversés par le résultat des européennes. Mais on n’a pas à se préoccuper de ce que les Français pourraient penser de la souveraineté nationale. Comme c’est pratique.

Face à ces explications qui ne heurtent pas les électeurs du FN (trop nombreux cette fois pour que des responsables politiques se permettent de le faire), il y a une autre explication, issue plutôt de l’extérieur du monde politique : le racisme serait en train de se réveiller en France. Il est permis de juger que le FN est un parti raciste, ou du moins dangereux, et de s’inquiéter de son éclatant succès. Mais tous les citoyens ayant choisi le FN ne sont pas racistes, et n’adhèrent même pas, de manière générale, aux idées officiellement défendues par le FN. Pour justifier cet apparent paradoxe, je n’ai pas besoin d’accuser la fameuse opération de dédiabolisation du FN d’avoir abusé les Français. C’est au contraire la capacité des Français à conduire une délibération politique qui doit être invoquée ici. Le FN a mené une campagne essentiellement souverainiste, dans le cadre d’élections où les revendications souverainistes se manifestent toujours beaucoup plus que lors des autres élections. Et le FN a réussi à rallier une grande partie des électeurs souverainistes, en raison de l’absence d’une autre liste souverainiste du même calibre. On ne peut considérer les électeurs frontistes du 25 mai comme des frontistes convaincus qu’à condition, précisément, d’assimiler le souverainisme à l’idéologie du FN – ce qui est de la bêtise et de l’intolérance.

Ne pas gouverner un pays ni animer l’opposition au gouvernement avec les yeux rivés sur les sondages, c’est une chose. Ne pas tenir compte des résultats électoraux, c’en est une autre – et une bien regrettable. Il ne s’agit pas de changer d’avis au gré des scrutins, mais d’assumer la nécessité démocratique du débat lorsque point celui-ci. Eh oui, le débat ! Pas la simple « pédagogie » (à laquelle on en appelle souvent de façon rituelle quand c’est précisément le fond, et non la forme, qui est en cause), ni la simple amélioration de l’image d’une Europe trop facilement dénigrée, mais le débat fondamental sur la souveraineté nationale. Qui peut croire que l’on en avait fini avec ce débat ? Qu’il suffisait de ratifier des accords européens par le Parlement quand le peuple les a rejetés ? Qu’un consensus solide au sein de la classe politique pouvait légitimement s’imposer aux aspirations, certes parfois capricieuses et fluctuantes, du peuple ? Qu’accuser les souverainistes d’imbécillité et de xénophobie les feraient s’évanouir ? Refuser ce débat, ce n’est pas museler et affaiblir le nationalisme, mais au contraire le nourrir, à l’intérieur et à l’extérieur de la sphère démocratique. On a le droit de vouloir – ce n’est pas mon cas – plus de transferts de compétences de l’État vers l’Union européenne, de vouloir une Europe fédérale, voire, à terme, une Europe sans États. Mais cela n’autorise pas à construire l’Europe silencieusement et continûment, en dépit des protestations du peuple. Même ceux qui veulent construire l’Europe contre les nations (il y en a, malheureusement) ne peuvent le faire sans les nations, puisqu’ils doivent le faire démocratiquement, et que l’espace démocratique est encore quasi exclusivement national. Construire l’Europe démocratiquement, c’est déjà, pour l’heure, faire l’effort de comprendre le résultat des élections européennes. Deux semaines après le scrutin, il est grand temps…

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