Le live streaming en Chine : la révolution internet sans filet

L’explosion du livre streaming en Chine a ouvert la porte à un nouveau business. Celui-ci se base notamment sur les « tokens », des échanges de cadeaux virtuels qui sont convertis en argent. Seulement, la course au tokens s’est accompagnée d’une infiltration croissante de la pornographie dans ces plateformes, sans censure efficace.

Internet est un marché florissant. Avec des connections constamment améliorées et des appareils plus performants, mais aussi de par la volonté croissante de la jeune génération (les personnes nées après 1990) de partager des éléments de leur vie privée en ligne, le trafic d’information en ligne n’a de cesse d’augmenter. Aujourd’hui, le dernier des produits dans le vent sur internet est le Live Streaming (diffusion de vidéos en direct par le biais d’un flux accessible à tous). Cela peut aller de conversations entre deux individus, à des tutos diffusés pour la multitude, en passant par des spots publicitaires sponsorisés par différents groupes. Les applications Periscope, Facebook live et Meerkat sont trois des plus proéminents acteurs dans le domaine pour les pays occidentaux.  

Mais ce phénomène dépasse nos frontières, et se développe un peu partout dans le monde, en particulier en Asie. Le live streaming connait un succès particulièrement impressionnant, où le phénomène est relativement nouveau. La proportion de la population connectée à Internet est passée de 38 à 52 % de la population totale ces cinq dernières années, et les Chinois n’ont pas perdu de temps dans leur assimilation des pratiques du web. Le live streaming y connait aujourd’hui un essor sans précédent. On peut citer l’exemple de la Start-up Ingkee, qui a fêté sa première année d’existence en mai dernier, dont l’application est devenue la plus recherchée sur l’app store Apple chinois – avec plus de 50 millions de téléchargements. A noter qu’il ne s’agit que d’une plateforme de live streaming parmi des dizaines. 

Certains expliquent ce succès car cette pratique est un palliatif à la solitude grandissante dans nos sociétés. Les connections virtuelles permettent aux gens de se rencontrer, d’échanger. Ce « syndrome de la solitude » est particulièrement présent en Chine pour plusieurs raisons : d’une part la politique de l’enfant unique mise en œuvre après 1979 a dissolu les liens familiaux, et d’autre part parce que la plupart des habitants des grandes villes du pays s’y sont rendus pour travailler – les isolant de leurs familles et amis d’enfance. En outre, internet permet de rencontrer des personnes qui vient en dehors des villes, régions, mais aussi des cercles qu’un individu est amené à fréquenter naturellement. 

Ainsi, si la Chine n’a pas inventé le live streaming, elle est en train de se rattraper en devenant le marché le plus dynamique dans le domaine. Et l’arrivée tonitruante de cette pratique dans le pays s’accompagne de nouvelles perspectives économiques, qui n’ont pas échappé aux entreprises – d’où le nombre croissant de Start-ups qui se lancent dans l’aventure. Et force est de constater que la spontanéité du live streaming offre beaucoup plus de libertés. Il suffit en effet d’avoir un téléphone, de se connecter, et de commencer à filmer ce qu’on fait, sans besoin de talent ou de préparation, avec un public constamment disponible. Cette liberté a des avantages, et ce d’autant plus dans un pays où la censure sur le web est encore coutumière, mais elle s’accompagne immanquablement de ce que certains voient comme des dérives.

Cette liberté est en effet bien souvent incompatible avec le contrôle étroit que le gouvernement veut conserver sur internet. Pékin, en réaction au développement d’un contenu important sur lequel elle a très peu de contrôle a décidé d’encadrer le live stream par des lois visant à exclure les actes « socialement répréhensibles » sur ces plateformes. De fait, l’Etat chinois a en effet rendu obligatoire l’obtention d’une licence de télédiffusion d’une valeur de 10 millions de yuans. Licence que le gouvernement à tout pouvoir de retirer de même que l’accès à Internet aux entreprises, en cas de violation de ces normes « morales ». Seulement il est surprenant de constater que ce cadre n’a pas été créé pour répondre à des contenus politiques subversifs, mais pour lutter contre l’immersion dans le live stream de la pornographie qui est formellement interdite en Chine.

Comme souvent, le sexe vend. Il aussi faut savoir que 80 % des diffuseurs en Chine sont des femmes – alors qu’elles ne représentent que 20 % des utilisateurs de ces applications. Ainsi, le public est majoritairement masculin. De plus, les entreprises hôtes encouragent à poster du contenu, et ont tendance à être peu scrupuleuses dans leur contrôle, car elles se taillent une place sur le marché en fonction du nombre de fois que leur application est téléchargée et de l’importance du trafic de données qui passe par leurs serveurs. De plus, outre la publicité, elles réalisent des bénéfices par un système de « tokens » - sortes de cadeaux virtuels payants qui prennent la forme de fleurs, de câlins ou de voitures de luxe. Ils sont ensuite convertibles par la personne qui les reçoit en argent réel. Les plateformes prélèvent un pourcentage sur chaque token.

Grace à ce système, certains utilisateurs peuvent gagner jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de Yuans par mois. Ils chantent, discutent, flirtent, parfois dansent, pour obtenir des tokens – dont certains rapportent plusieurs milliers de yuans. Si la plupart des usagers se connectent uniquement pour rencontrer d’autres personnes et se divertir, d’autres y voient un véritable business. Dans ce contexte, il est aisé de comprendre comment ce système est susceptible de dériver pour obtenir plus de tokens. Pour Cao Xi, l’investisseur en capital-risque qui a permis la levée de fonds qui a lancé la plateforme Douyu en 2014 – un autre leader du marché – il n’y a pas de surprise à ce que certaines diffusions donnent dans le soft-porn ou dans la pornographie – en particulier dans un pays où les vidéos pornographiques sont interdites. 

Parmi les streams les plus regardés cette année, on compte des strip-teases, mais aussi des couples qui se filment durant leur ébats. Or, parmi les dizaines de milliers de spectateurs, on trouve un grand nombre de personnes n’étant pas en âge de visionner des contenus pornographiques. De fait, les principaux utilisateurs sont justement ceux qui présentent le plus de risques face à cette exposition. Elle n’est pas sans conséquences. Selon les psychologues de l’enfance et l’adolescence, elle est susceptible de perturber certains enfants à vie, avec des troubles allant de la dépression, aux tentatives de suicide - la propension des filles à faire des tentatives de suicide est multipliée par deux, si sont régulièrement exposées à des images X – en passant par l’échec scolaire, le complexe d'infériorité, la banalisation de la violence, ou encore l’objectification de la femme...

L’idée initiale du live streaming, qui est de favoriser les rencontres, les connections, les diffusions de contenus et l’expression de créativité, est très louable. Mais elle a été peu à peu détournée par une approche mercantiliste, qui à terme est dangereuse pour nos enfants. En France, un détournement similaire est à déplorer avec la multiplication des « pop-ups » (les fenêtres publicitaires qui s’ouvrent automatiquement lorsqu’on accède à une page web) de promotion de sites pornographiques. Ils sont à eux seuls responsables de 72 % des expositions accidentelles d'enfants à des contenus « hards ». L'association Ennocence, qui lutte contre la diffusion de contenus pornographiques en ligne, nous livre des chiffres glaçants : 54,5 % des mineurs français n'auraient jamais reçu d'informations sur les dangers d'Internet. Elle nous apprend aussi qu’aujourd’hui en France, l’âge moyen pour une première exposition à un contenu pornographique est de 11 ans. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.