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Billet de blog 10 févr. 2016

Thaïlande : quand l'armée au pouvoir se mêle de religion

La nomination du nouveau leader de l’église bouddhique, après le décès du titulaire du poste, est au cœur d’une profonde controverse. La junte militaire au pouvoir voit d’un mauvais œil l’arrivée de Somdet Chuang, réputé proche de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, banni du pays par l’armée.

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Le bonze Somdet Phra Maha Ratchamangalacharn, surnommé Somdet Chuang et âgé de 90 ans, a été « élu » par le Conseil suprême du Sangha, composé de 20 moines, pour prendre la tête de l’église bouddhique thaïlandaise. La tradition veut que le titre de leader religieux échoie au plus ancien titulaire du titre le plus élevé ; soit, en l’occurrence, le moine ayant depuis le plus longtemps le titre de Somdet Phra Racha Khana. Seulement, d’après la loi, ce nom doit être soumis au chef du gouvernement, lequel est ensuite chargé d’obtenir l’approbation du roi. Le général Prayuth Chan-ocha au pouvoir a cependant préféré reporter la nomination, prétextant une enquête fiscale à l’encontre du nouveau Patriarche. Personne, toutefois, n’est dupe : il s’agit bien d’une manœuvre politique pour jouer la montre.

Le clan Shinawatra directement visé par la junte militaire

Ce refus – déguisé – illustre parfaitement le contrôle encore vivace sur la vie thaïlandaise de la junte militaire, qui a vu dans cette nomination une menace potentielle pour sa mainmise politique. La méfiance de l’armée s’explique notamment par les divergences idéologiques entre ses acteurs et le moine – réputé proche de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra –, qui propose une vision progressiste de la religion, et entend moderniser l’administration quasi-féodale du bouddhisme thaïlandais. Cela remet en question certaines valeurs traditionnelles du pays qui servent au gouvernement de prétexte pour exercer un pouvoir autoritaire, et museler la jeunesse, dont les manifestations se sont multipliées au fil des années – on se souvient notamment de l’appropriation du signe de protestation des films Hunger Games pour pouvoir contourner la censure, et la vague d’arrestations qui avait suivi.

Cet événement reflète les divisions politiques entre les partisans du changement social et politique (les Chemises rouges), et les royalistes conservateurs partisans du statu quo des classes les plus aisées (les Chemises Jaunes). Depuis 2001, toutes les consultations se sont soldées par une victoire des partis créés par l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra (l'un qu'il a lui-même dirigé, l'autre dirigé par sa sœur, alors qu'il assurait encore une large partie du pouvoir depuis son exil). La politique menée par ce dernier se caractérisait par un souhait de moderniser la société thaïlandaise ; il pratiquait un capitalisme distributif, visant à élever le niveau de vie des paysans en mettant sur pied de généreuses subventions à la culture du riz et un programme de protections sociales. Ces mesures ont déplu aux apparatchiks du pays, qui ont choisi de le renverser – ainsi que sa sœur lorsqu’elle a pris sa succession.

Une junte militaire acculée

Car les cercles dirigeants, proches de l’armée thaïlandaises, sont loin d’être des démocrates convaincus. Selon eux, ce n’est pas le mandat populaire qui doit porter le pouvoir, mais le respect d’un certain nombre de valeurs traditionnelles. Ils se servent donc systématiquement de l’armée comme d'un moyen de court-circuiter le système démocratique dès que leur vision du pouvoir est remise question. Le dernier exemple de ce procédé est le coup d’Etat de mai 2014.

La mini-crise qui secoue aujourd’hui la Thaïlande pourrait avoir un effet totalement inverse, pour la junte au pouvoir, que celui recherché, et précipiter, à terme, un retour en grâce du clan Shinawatra. Car le dilemme est simple : soit le gouvernement respecte la règle bouddhique et laisse Somdet Chuang devenir chef du clergé, soit il maintient sa position – et persiste dans l’illégalité. Il risque, dans le premier cas, de provoquer la colère de la frange la plus remontée de la classe dirigeante qui l’a soutenu après le coup d’Etat de 2014, et dans le second cas, de se mettre à dos une partie de la population – à 90 % bouddhiste. Quoi qu’il fasse, cette affaire risque donc d’écorner quelque peu le gouvernement. Qui a choisi de retenir une solution (l’enquête fiscale) particulièrement pernicieuse : en faisant traîner le dossier, la junte militaire espère en réalité que le moine de 90 ans

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