Plainte de pêcheurs contre un complexe sidérurgique à Taiwan

Face au désastre écologique majeur qui a provoqué le rejet de millions de poissons morts sur les côtes vietnamiennes, plusieurs centaines de pêcheurs ont décidé de porter plainte contre la société taïwanaise Formosa responsable de la pollution maritime.

Les images étaient impressionnantes : au printemps dernier, des millions de poissons morts s'étaient retrouvés échoués sur des centaines de kilomètres de plages du Vietnam, et même jusqu'aux Philippines. En cause, une fuite de produits toxiques dans une conduite d'évacuation des eaux usées d'une aciérie présente dans la province de Ha Tinh, dans le centre du pays, et appartenant à la compagnie taïwanaise Formosa.

Ce carnage écologique avait provoqué la colère des vietnamiens et conduit à de nombreuses manifestations dans tout le pays pour demander des comptes à la compagnie et exiger son renvoi du pays. Cette dernière, après avoir maladroitement répondu que le Vietnam devait choisir entre la pêche et une aciérie ultramoderne, avait lancer une enquête interne pour connaître les causes de cet incident. De son côté, les autorités vietnamiennes avaient également lancé une enquête et le nouveau premier ministre, Nguyen Xuan Phuc, avait promis de « punir avec sévérité » les coupables.

A l'issue de l'enquête, c'est une amende de 462 millions d'euros de dédommagements qui est exigée par le Vietnam. Une somme jugée largement insuffisante par les centaines de pêcheurs vietnamiens touchés par cette pollution marine. Ils ont donc traduit ce mécontentement en portant plainte, le 26 septembre dernier, contre Formosa pour demander un réajustement de cette somme mais aussi l’expulsion pure et simple du complexe industriel.

Une action à l'initiative de la communauté catholique

A l'origine de la révolte qui a conduit à cette procédure judiciaire de grande ampleur, une lettre du responsable de la Commission justice et paix de l'épiscopat du Vietnam, troisième diocèse le plus important du pays, l’évêque de Vinh, Mgr Nguyen Thai Hop. Il y dénonce notamment les conséquences de cette pollution et pointe l'absence de réactions de la part des autorités vietnamiennes. A la suite de ce courrier le mouvement de protestation s'est organisé autour des paroisses du pays, devenues le lieu de regroupement des manifestants.

Dans le district de Quynh Luu, situé dans la province du Nghê An, la paroisse est donc allée plus loin en organisant le voyage de centaines de pêcheurs, entre 500 et 600, vers le tribunal populaire de Ky Anh, une province voisine, pour pouvoir déposer leurs plaintes contre Formosa. Une véritable opération stratégique s'est mise en place pour permettre l'acheminement par voitures des pêcheurs. Une mission puisque la police, prévenue de ce mouvement, a tout fait pour dissuader les conducteurs de voitures d'accompagner les plaignants au tribunal. Sur place, un modèle unique de plainte, élaboré par des avocats, a été recopié par l'ensemble des pêcheurs.

Dès le lendemain, le tribunal populaire a annoncé qu'il recevait 506 plaintes déposées par les pêcheurs. S'engage dorénavant une attente qui risque de durer. Avant la fin du mois d'octobre, les plaintes seront enregistrées puis transmises à un tribunal d'un niveau juridique supérieur. La bataille judiciaire n'est donc pas terminée, d'autant plus par rapport à la décision de l’État vietnamien qui s'est refusé à utiliser à la justice dans cette affaire. Une position fortement critiquée par les milieux catholiques et une grande partie de la population.

D'autant plus que l'enquête officielle, menée par le gouvernement, est, elle aussi, vertement critiquée pour avoir minorée l'impact de cette catastrophe écologique, d'où une indemnisation jugée peu conséquente. Selon l'enquête, la pollution aurait eu des conséquences directes sur plus de 100 000 personnes, un chiffre minoré selon les pêcheurs et leurs familles mais majoré selon les dirigeants de la société taïwanaise.

Quoi qu'il en soit, les conséquences de ce désastre sont bien réelles pour l'industrie de la pêche, secteur économique majeur dans la région du centre Vietnam. En effet, cette dernière dépend énormément des élevages, crevettes et poissons-chats, comme de la pêche. A titre d'exemple, les exportations de poissons et de fruits de mer ont représenté près de six milliards de dollars pour le Vietnam en 2015. Le choix entre la pêche et une aciérie ultramoderne ne se pose donc pas.

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