Classes, discriminations, unité

Il fut un temps où une certaine gauche voulait tout expliquer par la lutte des classes. Abandonnée aujourd’hui, pour la lutte contre les discriminations.

Classes, discriminations, unité

Classes, discriminations, unité

 

En ces temps là, la lutte des classes, moteur de l’histoire, avait lieu dans les pays développés. C'était la révolution dans les métropoles qui permettrait l'émancipation des pays colonisés. Mais peu à peu, sous l'influence de la première guerre d'Indochine, de la conférence de Bandoeng (1955), des guerres d’Algérie, du Vietnam, la lutte pour les indépendances nationales a trouvé sa place. Les plus malins affirmaient que cette lutte était une forme de la lutte des classes ou une étape pour permettre ensuite le développement de la lutte des classes. Le tout teinté de contradiction principale et contradiction secondaire…
Il en était de même pour bien d’autres fronts dits secondaires comme les luttes des femmes pour l’égalité, des régionalistes, des homosexuels

Avec l’évolution de l’économie mondiale et nationale, l’importance de la classe ouvrière a perdu, ici, sa centralité : désindustrialisation (Billancourt est désormais dans les pays de l’Est, en Chine, au Vietnam ou ailleurs), essor du tertiaire, externalisation de certains secteurs des entreprises...

Avec l’affaiblissement de la lutte des classes, la lutte contre les discriminations, venue des États-Unis dans le sillage du multiculturalisme britannique, a pris de plus en plus de place dans les conflits sociaux. Et les luttes des groupes sociaux discriminés, communautés, fiertés, mémoires… ont acquis une plus grande visibilité.
Certaines de ces groupes, sous forme constituée, sont apparus récemment, au moins sur la place publique, la plupart existent cependant depuis longtemps avec pour but, la reconnaissance, le maintien, la perpétuation d’identités particulières qui sont ou se sentent minorisées, discriminées et revendiquent l’égalité des droits.

La classe ouvrière ayant perdu sa centralité, la plus grande partie de la gauche a accueilli avec une bienveillance justifiée, la lutte contre les discriminations surtout quand elle était menée par des couches de la population particulièrement défavorisées, discriminées par leur origine, concentrées dans des zones urbaines : les ghettos ouvriers, qu’on appelait banlieue rouge, parce qu’elles s’exprimaient politiquement au niveau électoral, sont devenus des ghettos ethniques euphémisés en quartiers ou quartiers difficiles qui sont, à forte proportion, d’immigrés d’origine maghrébine ou subsaharienne. Souvent regroupés dans immigration post-coloniale.
Cette population qui, souvent, n’a pas le droit de vote ou ne vote pas, est toujours aussi pauvre ou plus pauvre qu’avant, rongée par le chômage qui dure depuis des générations. Et le développement d’une économie parallèle.

Dans un premier temps, ces travailleurs immigrés ou d’origine immigrée, se sont adaptés à la société en créant des associations par nationalité, associations de fait puis de droit, à partir d’octobre 1981, quand la liberté d’association sans restriction a été rétablie. Parallèlement, les gouvernements des pays d’origine ont constitué des amicales dont le but essentiel était le contrôle de leurs ressortissants.
Ces associations de résidents étrangers par communauté nationale sont parfaitement légitimes, comme la création et l’existence de toute association qui s’insère dans la législation commune. Elles tendent à faire vivre des particularités culturelles, à maintenir les relations avec les pays d’origine et l’espoir d’un retour, à obtenir l’égalité des droits en France.

Peu à peu, le retour au pays est devenu mythique, l’installation temporaire se pérennise, du fait d’une intégration relative, du regroupement familial, de la naissance d’enfants dont la France est devenu le pays d’origine… D’autre part, la démocratisation, le développement du pays d’origine est devenu de moins en moins prévisible.

A la suite du vieillissement des travailleurs immigrés, de la présence des familles, et surtout d’enfants et de leur insertion dans l’inégalité sociale, souvent dans les quartiers les plus défavorisés, les associations ne correspondent plus aux besoins de la population qu’elles voulaient représenter, organiser. Elles ont, pour la plupart, périclité (1, 2).
Finalement, cette installation, définitive, peut-être inavouée, avec femmes et enfants, conduit à la reconstitution du mode de vie, du cadre de vie, au retour à la pratique religieuse.
Les associations ont, peu à peu, cédé le pas, aux mosquées comme foyer culturel et identitaire qui peuvent s’organiser sur une base associative (loi de 1901) ou plus rarement cultuelle (loi de 1905). Leur existence est tout aussi légale et légitime.
Certaines de ces mosquées peuvent être organisées par nationalité et plus ou moins contrôlées par les pays d’origine. D’autres sont financées par de riches pays arabes (Arabie saoudite, Qatar…) qui diffusent leur idéologie.

Avec le temps, une partie de cette population prend de plus en plus conscience de la relativité de son intégration. A travers les discriminations, plus souvent de fait que de droit (deux poids, deux mesures... pas de justice, pas de paix), au niveau de l’école, du travail, du logement, de la police (contrôles au faciès, non lieu lors des procès pour bavure policière…). Mais aussi au niveau des regards, des réflexions quotidiennes : pour reprendre Sartre, c’est le regard qui assigne une personne à une identité, ici arabe, musulmane, quelles que soient sa situation, son histoire, sa religion...

Ces discriminations quotidiennes encouragent le repli. Repli sur une appartenance, réelle ou imaginée : la nationalité d’origine qui n’offre guère de perspective, ni ici, ni là-bas, s’efface au profit du quartier, du groupe de jeunes, de l’islam, souvent mal connu, de la solidarité avec le Proche Orient (Palestine, Irak, Syrie), identification plus ethnique que religieuse ou politique. Entraînant un rejet des valeurs de la société qui ne sont pas appliquées.

Faute d’une prise en charge au niveau du travail par les syndicats, chômage qui touche les générations l’une après l’autre, par les politiques avec l’affaiblissement du Parti communiste, par des structures religieuses accueillantes comme avaient pu l’être les églises pour les immigrations précédentes, à cause d’un racisme diffus qui gomme les particularités au profit de catégories globalisantes construites, arabes, musulmans, d’une relégation dans des quartiers plus ou moins ghettoïsés, ce sont les structures politico-religieuses qui prennent la place laissée vide.

Là où la notion de classe et de lutte des classes créait une unité des couches sociales défavorisées autour de la classe ouvrière, il n’y a pas de force, d’organisation capable d’intégrer les luttes contre les discriminations dans les luttes générales contre les inégalités économiques, sociales et politiques. Pour en faire ses sujets de mobilisations fortes au-delà des statuts, des déclarations de principe et même de quelques luttes dans certaines entreprises.

Il n’est qu’à voir, dans les manifestations à Paris, la couleur des participants pour savoir quel est leur objet. Cela entraîne un affaiblissement des revendications des uns et des autres. Seuls les sans papiers s’invitent dans presque toutes les manifestations !

Distribution de repas à des jeunes mineurs isolés

Distribution de repas à des jeunes mineurs isolés

Pourtant, on peut voir l’échec de ceux qui ont voulu attirer les Gilets jaunes dans des déclarations contre les immigrés ou les étrangers, les résultats des sondages favorables au droit de vote des résidents étrangers, les multiples initiatives locales, discrètes, dont les informations parlent peu, pour accueillir des demandeurs d’asile ou aider les jeunes mineurs isolés, malgré toute les déclarations des politiques depuis plus de 40 ans contre les immigrés.

Il est permis de constater que les citoyens français, même dans des circonstances difficiles, n’ont pas abandonné leur passion d’égalité. Et l’unité est toujours possible pour faire diminuer, disparaître les discriminations et faire progresser, ensemble, les couches populaires dans leur diversité..

Classes, discriminations, unité

1. Le Mouvement des travailleurs arabes (MTA), animé essentiellement par des Tunisiens, regroupait des travailleurs originaires du Maghreb ou du Machrek.

2. Parmi les associations par nationalité, la Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives (FTCR) continue une activité réelle.

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