Echange de courriels sur les Gilets Jaunes avec un ami brésilien

Peinture de rue, boulevard de Ménilmontant, le 8 mai 2018

Peinture de rue, boulevard de Ménilmontant, le 8 mai 2018

07/12/2018 :
Bonjour,

Hier c’était au Brésil aujourd’hui c’est chez vous. Nous avons perdu et les nuits commencent à tomber sur nos têtes. Et la France va où ?
Les analyses d’ici sur la France sont ambigües, et on n’a pas une opinion claire de ce qui se passe. Si c’est un mouvement à gauche ou à droite, etc. La manière de mobilisation nous semble tactique de la droite, mais le système économique n’aide pas la vie des gens et ils ont raisons de protester, mais pour aller où ? Et comment ? Nous sommes contre la destruction des biens culturels, mémoire de l´humanité.
Nous voudrions bien savoir ce que vous pensez de tout ça.
J’espère que vous êtes prudents et sachez que nous sommes avec vous avec toute notre amitié et solidarité.
Abraços.
B. et M.

10/12/2018
Bonjour, Tu me demandes ce que je pense de la lutte des Gilets jaunes et de la situation française.
Ma réponse est celle d'un parisien d'adoption qui n'a pas de télévision, qui n'écoute pas la radio et qui suit les informations sur la toile. Qui, en plus, suit assez régulièrement les manifestations.
Pour des raisons personnelles, je n'ai participé à aucune manifestation, les 17 et 24 novembre (actes 1 et 2 des Gilets jaunes et Manifestation sur la violence faite aux femmes).

Le 1er décembre (acte 3 des Gilets jaunes), je suis allé à la place de la Nation à l'appel du collectif Rosa Parks. Manifestation pour la Dignité et l'égalité en souvenir du 1er décembre 1955, où Rosa Parks, femme noire, couturière et militante des droits civiques, a refusé d'aller s'asseoir à la place située à l'arrière du bus qui lui était assignée.
Pourquoi à cette manifestation ? Parce que je vois deux types de manifestation celles qui intéressent spécifiquement, les Noirs ou les Maghrébins, où la proportion de Blancs est très faible. Et celles qui concernent les questions sociales générales où les populations d'origine immigrée sont en faible proportion. Et que pour moi, ces manifestations devraient les unes et les autres être unitaires. La division des exploités fait le jeu des exploiteurs.

Il y avait quelques centaines de personnes.

Je suis allé ensuite République à l'appel de la CGT Salariés public, privé, chômeurs et étudiants.

Ces deux manifestations ne dérogeaient pas, dans ce que j'en ai vu, de la règle énoncée plus haut.

Et le 8 décembre (acte 4 des Gilets jaunes), à celle sur le climat.

 

Je n'étais à aucune des manifestation sur les Champs Élysées.

1. Une invention géniale : celle de porter un gilet jaune. Tout les automobilistes en ont un, c'est obligatoire. Cela ne préjuge de rien quant aux opinions politiques mais simplement l'adhésion au mouvement, ici et maintenant.

2. L'utilisation des réseaux sociaux qui a permis de toucher rapidement beaucoup de monde. Réseaux sociaux méprisés par les gens sérieux sauf quand il les utilisent. Facebook (je ne l'ai plus depuis qu'ils ont vendu leur carnet d'adresse) essentiellement, et Youtube où les gens se mettent en scène et d'où sont sorties quelques personnalités du mouvement.
Comme on cherche toujours des exemples historiques, l'utilisation des réseaux sociaux fait penser, toute proportion gardée, au rôle d'Europe n°1 en 1968 dans la mobilité des manifestants.

3. Le mouvement est parti d'une augmentation de 6 centimes de la taxe sur le diesel et 3 centimes sur l'essence. Ce qui peut sembler dérisoire. Mais qui arrive au bon moment pour déclencher un mouvement inattendu. Plus dérisoire, mai 1968 est parti des étudiants et d'une histoire de garçons et filles en cité universitaire, dans une France qui s'ennuyait mais dont les changements en profondeur n'étaient pas toujours perçus ...

4. Cette nouvelle taxe a été le facteur déclenchant. Après de multiples mesures qui touchaient profondément l’ensemble de la société : diminution de l'aide au logement, augmentation de la CSG (contribution sociale généralisée) qui est proportionnelle et non progressive, diminution des retraites... Suppression de l'ISF : impôt sur la fortune, remplacée par l'impôt sur la fortune immobilière, c'est à dire suppression de l’impôt sur la richesse financière, flat tax,..

5. L'augmentation du prix du carburant touche tout le monde mais en priorité ceux qui sont obligé d'utiliser leur voiture pour aller au travail (quelquefois, deux voitures quand les deux membres du couple travaillent, pour faire des démarches, les centres administratifs ferment et sont de plus en plus éloignés du domicile : poste, allocations familiales, sécurité sociale, hôpitaux... ).

6. D'où une révolte qui touche essentiellement les gens des régions (pas des centres villes), les gens qui travaillent : pas la classe ouvrière qui n'existe plus en tant que classe mais ceux qui ont besoin de leur véhicule pour aller travailler alors que les transports en commun ne sont pas organisés (infirmières, mères qui travaillent, enseignants et aussi ouvriers) ou pour travailler, ceux dont c'est l'instrument nécessaire au travail (artisans...). Et qui ont quelques difficultés à joindre les deux bouts. D'où une large révolte, ce n'est pas une révolte des Parisiens mais Paris est le champ de bataille dont on parle le plus, de gens qui viennent des régions ou des grandes banlieues (les quartiers difficiles des banlieues de Paris ne semblent pas avoir bougé).

7. Un sociologue a fait un bouquin récemment, dont on a beaucoup parlé mais dont, paraît-il les académiques se moquaient La France périphérique. Il semble qu'il n'appartenait pas au milieu, il sortait des schémas de classe traditionnels.... Mais c'est cette France périphérique qui semble s'être soulevée.

8. Donc des couches sociales diverses qui travaillent, mais pauvres ou en voie de paupérisation ou en crainte de paupérisation. Non encadrés, ni par les syndicats, ni par les associations, ni par les partis qu'ils  contestent et assimilent aux politiques responsables même s'ils sont dans l'opposition.

9. On a voulu dénigrer ce mouvement de multiples façons :

91. En montrant du doigt les déclarations de certains : racistes, sexistes, xénophobes, homophobes... Mais ces déclarations de quelques uns n'ont pas été reprises par l'ensemble. C'est un mouvement qui regroupe beaucoup de monde d'horizons, de cultures politiques ou d'absence de cultures différentes. La seule chose commune, ils ne veulent être récupérés par personne. Même pas par leurs représentants qui sont rapidement désavoués après avoir été désignés.

92. En condamnant la violence. Attribuée aux casseurs d’extrême droite ou d'extrême gauche. Malheureusement, sur les 3 ou 400 personnes interpellées, 3 ou 4 étaient fichées. Toutes les autres étaient inconnues des services de renseignement ou de la police. Alors ils essaient de séparer les raisonnables qui veulent bien négocier, des violent qui ne veulent pas. Pour le moment, cela ne marche pas.

94. La dénonciation de la violence ne marche pas. Dans les sondages, l'énorme majorité de la populations défend les gilets jaunes. La population n'est pas pour la violence. Mais ne la rejette pas. D'après les sondages 60 à 80% des interrogés sont derrière les gilets jaunes suivant la formulation de la question.

10. Tout le monde est obligé de reconnaître que des manifestations syndicales ou politiques, sages, n'ont obtenu aucun résultat (sur la loi travail, sur la SNCF...) et les gilets jaunes violents ont déjà obtenu des résultats d'un gouvernement qui disait les comprendre mais voulait garder le cap. Et ne savait répondre que par la répression (l'importance du nombre de grenades de tout genre utilisées a été publié...) et n'a pas su protéger, ni les commerces, ni l'Arc de Triomphe !!! La place de l’Étoile a été tenue par les gilets jaunes qui sont entrés dans le monument et même sont montés au sommet !!!

11. Le gouvernement est désemparé. Il a, d'abord, affirmé, haut et fort, qu'il comprenait les revendications mais gardait le cap. Il a commencé à céder. Dans une désunion complète. Le Premier ministre affirmait une chose, quelques heures plus tard, le ministre de la transition écologique annonçait, sur ordre de Macron, le contraire. Un ministre parlait de l'ISF, on apprenait qu'elle s'était faite réprimander en Conseil des ministres par Macron...

12. Le gouvernement essaie de jouer sur la peur. Mais c'est lui qui a peur. La population ne suit pas. Macron ne parle pas mais va à l'Arc de triomphe pour constater les dégâts, voir la police pour la féliciter et lui donner une prime, dans un préfecture attaquée... donc, à chaque fois, sans rien annoncer, seulement pour montrer les dégâts. Jamais pour faire une autocritique, pour dire quoi que ce soit en faveur de la population qui doit supporter ses mesures.

13. La plus grande victime c'est Macron. Les gilets jaunes, la population ne s'y trompent pas. C'est lui qui est attaqué (Macron démission), c'est lui qui est insulté, sa côte de popularité est tombée, d'après les sondages, à 20%.

14. Tout le monde connaît le mépris de Macron pour les pauvres, ceux qui ne sont rien, ceux qui coûtent un argent de dingue, ceux qui n'ont qu'à traverser la rue s'ils veulent avoir du travail, ceux qui manifestent au lieu de chercher du travail....
Depuis son élection, il est le président des riches, a pris des mesures en faveur des riches, a tenu des propos flatteurs pour les premiers de cordée, il défiait qu'ils viennent me chercher... et maintenant il leur oppose la police et se cache derrière un gouvernement qu'il manipule... En attendant ses prochaines déclarations.

15. Jusque là, c'était assez facile pour moi (même si je dis peut-être des conneries). Mais rien n'est plus difficile que de prédire l'avenir, a dit un humoriste. Pour sortir de ce rapport de violence, rien n'est clair.
151 Macron peut démissionner : il ne le fera pas. S'il le faisait, ce serait le président du Sénat qui devrait organiser l'élection présidentielle pour le remplacer. Élection qui risque de voir une montée de l'extrême droite. Un exacerbation des tensions. Et des mesures repoussées.

152. Il peut dissoudre l'Assemblée nationale. Il ne le fera pas. Il a une majorité confortable. S'il y a de nouvelles élections, il y aura une poussée probable de l'extrême droite. De plus, tout le monde se prépare pour l'élection européenne qui aura lieu en juin 2019.

153. Il peut changer de Premier ministre pour amuser la galerie. Avec celui-ci ou un autre, changera-t-il de politique ?

154. Pour le moment, il ne semble y avoir aucune force satisfaisante prête à assurer le pouvoir ni dans la continuité, ni dans l'alternance. Le gouvernement a joué le pourrissement, il peut continuer à le faire au prix d'un certain nombre de concessions...

Je ne sais comment achever ce courriel.

Certains espéraient que les gilets jaunes modérés  se joindraient à la manifestation sur le climat de cet après midi. J'en viens mais Anne me dit qu'il y a des affrontements sur les Champs Élysées mais pour le moment, je n'en sais rien.

Je n'ai pas parlé, faute grave, de l'évolution des revendications des gilets jaunes, partis du prix des carburants, ils ont largement étalé leur palette de revendication. Et ce qui pouvait être considéré comme une revendication anti-écologique (annulation de la taxe écologique sur les carburants), s'est élargie aux questions institutionnelles, à la demande d'une plus grande démocratie (directe ?) et de plus en plus de monde refuse l'opposition fin de mois-fin du monde (améliorer les fins de mois, par exemple carburants moins cher au détriment de l'écologie ou l'inverse mesures écologiques quoi qu'il en coûte [surtout aux autres]). La tendance est plutôt à faire la jonction : justice fiscale ! justice écologique !

Il faudrait reposer tout ça , aussi en fonction du corset européen qui contrôle les budgets nationaux, la questions italienne, pour le budget, le Brexit, la montée de l'extrême droite dans toute l"Europe qui risque de s'accentuer lors des élections européennes de juin prochain...
Quoi qu'il se passe, il y a fort à parier que la France ne respectera pas les critères de Maastricht dans les prochains budgets… Et la Commission européenne pourra difficilement condamner la France, deuxième puissance de l'Union européenne. Elle a déjà des difficultés à condamner l'Italie 3ème ou 4ème... Il risque d'y avoir un mécontentement des autres pays européens, devant le laxisme et l'impunité de la France, qui favorisera encore la montée de l'extrême droite...

Cet après midi je suis allé manifester pour le climat. Manifestation, non interdite de la Nation à République, maintenue malgré la demande du gouvernement et l'existence de l'Acte IV des "gilets jaunes" qui parlent des Champs Élysées, de la Concorde, de bloquer le périphérique, d'un rassemblement de soutien à Saint Lazare.
Il y avait beaucoup de monde. Certains sont venus avec des gilets jaunes. Il n'y avait pratiquement ni police, ni journaliste... Tous étaient mobilisés pour les casseurs... Ça s'est très bien passé.

Voila, c'est un peu long.
Bises à vous tous.
Paul

10/12/2018 :

Merci pour l'analyse minutieuse. Je vois que les manifs peuvent bien être organisées par les réseaux de la droite (Bannon, etc), tout en touchant les points d'insatisfaction populaire, comme montre ton analyse, mais une fois que les masses sont en route, les différents facteurs interviennent et donnent une nouvelle dimension. Ici au Brésil, la gauche a attendu longtemps pour comprendre ça, car c'était elle qui était au gouvernement. Et la droite, appuyée par les média et la justice, avec les États-Unis derrière, ont profité pour mener une campagne pour renverser Dilma et mettre en prison Lula. Enfin, les réalités sont tout a fait différentes. Ici les manifs ont ouvert une crise à gauche, chez vous une crise à droite. Ici la droite l'a remporté, chez vous nous ne savons pas encore. Enfin, il faut soutenir le mouvement avec des mots d'ordre d'unification et qui permettent le soutien des organisations à la base. B.
 

Je ne suis pas sûr de comprendre ta première phrase. Mais ici, personne ne parle de l'organisation par les réseaux de droite (Bannon, etc.). Tout le monde dit que c'est une révolte spontanée. Et Marine Le Pen a échoué, pour le moment, a entraîner le mouvement contre l'immigration.

Il commence à y avoir des bruits sur des infox (Fake news) qui seraient diffusées par les Russes sur les réseaux sociaux.

IL parle à 20 heures !!!

P.

Quelques images du jour : le 15/12/18 devant la gare Saint Lazare entre 10h et 11h30 à l'appel de différentes organisations : Attac - Solidaires - Fondation Copernic - DAL - CNDF - GDS - Ensemble - Génération-s - LFI - PG - CAC -Mouvement ECOLO - DIEM25 - NPA

 

Le rassemblement devant la gare Saint Lazare, le 15 décembre 2018

Le rassemblement devant la gare Saint Lazare, le 15 décembre 2018

Le rassemblement devant la gare Saint Lazare, le 15 décembre 2018

Echange de courriels sur les Gilets Jaunes avec un ami brésilien

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Banderoles, fanfare, clowns, jeune ramassant objets et papiers (a commencé seul lors de la manifestation sur le climart, ils étaient quinze à la finde la manif)

Banderoles, fanfare, clowns, jeune ramassant objets et papiers (a commencé seul lors de la manifestation sur le climart, ils étaient quinze à la finde la manif)

Banderoles, fanfare, clowns, jeune ramassant objets et papiers (a commencé seul lors de la manifestation sur le climart, ils étaient quinze à la finde la manif)

Banderoles, fanfare, clowns, jeune ramassant objets et papiers (a commencé seul lors de la manifestation sur le climat, ils étaient quinze à la fin de la manif)

La police bloquait, solidement, toutes les avenues  pour empêcher les manifestants de partir en cortège vers la place de la République comme annoncé.

Police bloquant les avenues

Police bloquant les avenues

Police bloquant les avenues

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