Explication de mots (3) : Les « riens » et les autres

Le Président Macron s’est peut-être un jour dit, en s’écoutant parler, « j’en ris, hein ! » de ces gens qui ne ressemblent pas à ces premiers de cordée qui font mon admiration : et il n’a pu s’empêcher d’en faire le thème d’une tirade publique qui, une fois de plus, en a blessé plus d’un !

« Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien » s’est exclamé le Président Emmanuel Macron peu après son élection, s'adressant à un auditoire de jeunes adeptes de la révolution numérique lors de l'inauguration de la « Station F », une friche parisienne pimpant neuve créée sur l’emprise ferroviaire d’un ancien monde disparu, la Halle Freyssinet, espace baptisé "incubateur numérique" désormais réservé pour tenter d'y cloner, à la française, un modèle réduit de Silicon Valley[1].

Entre le choix du méconnu et le saut dans l’inconnu, je lui ai pourtant apporté mon suffrage, à Monsieur Macron, lors de la dernière élection présidentielle, mais ces mots-là prononcés peu après m'ont effrayé. Ils ont même tétanisé un bon moment quelques neurones de mon cerveau qui m’a paru, tout d'un coup, se rétrécir comme s'il ne valait rien, plus rien ...

 Si seulement le Président avait dit « cette gare-là, c'est l'un de ces lieux où on croise des personnes qui réussissent et d’autres personnes qui n'ont pas cette chance », ou encore « qui attendent de voir » avant d'emprunter un autre quai pour une destination moins « numérisée » et plus humaine, ou éventuellement « qui n'ont pas cette envie » histoire de titiller un peu les rêveurs, voire d'embêter quelques paresseux qui traîneraient ici ou là : son message, adapté à son auditoire, aurait eu au moins l’intérêt, sans trop humilier les perdants - ou plutôt ses nombreux perdants -, d'encourager tous les jeunes qui l'écoutaient à se féliciter par avance de leurs futures réussites individuelles, celles qu'il attend d'eux pour œuvrer à l'émergence d'une société entrepreneuriale qu’il veut « modernisée », c'est-à-dire « numérisée, algorithmée, ubérisée » et surveillée comme il se doit, une société ainsi reformatée pour se liquéfier et se fondre dans les flots d'argent de ce monde globalisé comme il en rêve pour la France qu'il estimait, avant son élection, « descendre en pente douce »[2] parce que telle est, me semble-t-il à présent, la vision aseptisée et dépouillée qu'il a de l'avenir de notre pays.

Et bien non, ce n'est pas de cette gare qu'il s'agit, mais d'une gare présentée comme « un lieu où on croise des gens », une gare qui peut, somme toute, être ferroviaire, routière, maritime, aéroportuaire et, en définitive, être n'importe quel lieu de passage dès lors que les rues, les ronds-points, les magasins, les bureaux, les usines, les plages, que sais-je encore, sont aussi des lieux où les gens se croisent. Mais pour le Président, il ne s'agit pas, pour la plupart d'entre eux, des gens qui n'ont rien, même pas des gens de peu : ce sont en effet des gens qui ne sont rien ! Rien, le vide. Ils ne sont rien. Comme si, dans sa tête, ils étaient condamnés à être ignorés, réduits au silence le plus pesant, voire à l'oubli. Et c'est surtout ce qui semble se dévoiler en filigrane de ce message qui me paraît inquiétant.

La Gare, au sens de tous ces lieux où se croisent les gens, ressemble à s'y méprendre à une gare de triage où, d'un côté, les gagnants de la réussite individuelle - tels ces  futurs lauréats éduqués et formatés comme il faut dans une quelconque Station F ou, mieux encore, dans l'une ou l'autre de ces Écoles de la finance, du commerce ou de la haute administration - auront le privilège de se diriger vers des quais flambant neufs pour y prendre le train d'une vie argentée, pailletée, respirable, une vie heureuse d'un futur espéré proche qui, dans leurs rêves les plus fous, se prépare à accueillir le règne d'Homo deus[3] en gestation très avancée dans le ventre numérique de la Silicon Valley ou dans les têtes artificielles de Shanghai[4], alors que, de l'autre côté, la foule anonyme constituée par les autres gens, les riens et les moins que riens, devra silencieusement emprunter, sous une atmosphère accablante, d'obscures voies de garage maculées de flaques de larmes et débordant de détritus, celles qui mènent aux impasses d'une vie semée de ces embûches nées de l'imagination d'un Homo diabolus qui nous est, quant à lui, si familier depuis la nuit des temps. Quelques-uns de ces riens tenteront bien de se faufiler discrètement vers les beaux quais de la Station F, certains avec succès et sans forcément resquiller, voire même saisis par les mains compatissantes de « premiers de cordée » ou autres « startupers » charitables ou simplement intéressés mais, en pratique, comment faire, monsieur le Président, pour que des millions et millions de riens puissent dégoter dans la Station F de cette Gare ne serait-ce que de discrets strapontins et ainsi, pour les plus chanceux, s'y entasser pour espérer éviter de passer sous les fourches caudines d'un Homo diabolus de plus en plus sournois ?

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Ces paroles du Président de la République - il fallait s'y attendre - ont fait bruyamment bavarder. Et le mot qui revenait sans cesse, dans la presse et les conversations, était le mot « mépris ».

Certains ont toutefois voulu replacer la phrase incriminée dans son contexte, par exemple le talentueux journaliste Claude Askolovitch[5] qui fronça les sourcils pour souligner sévèrement, non sans quelques arguments alors habilement soupesés, que le Président, « Il fallait l’écouter et non pas découper une tranche de salami polémique, pour nourrir l’idiotie collective ». Et en même temps[6], c’est vrai que le Président a dit aussi, à ces jeunes de la Station F, que « Ce qui vous réunit ici est une ambition incommensurable. Pas seulement une ambition de gagner de l’argent, ce n’est pas la seule chose qui compte. Il ne faut pas en avoir honte, mais réussir, c’est aussi réussir sa vie personnelle, faire réussir les autres, combler des inégalités, donner un destin à ceux qui n’en avaient pas » : certes, ces phrases plutôt banales et un peu grandiloquentes comme le seraient celles d'une leçon de belle morale ne sont pas complètement insipides, mais alors pourquoi qualifier de riens ces autres que notre société ne parvient pas à mener vers la réussite, tels ces perdants des quartiers défavorisés, des banlieues délaissées, des zones rurales abandonnées qui se sentent victimes d'inégalités et d'injustices pour eux aussi incommensurables, ces laissés-pour-compte qui transpirent quotidiennement, livrés à eux-mêmes, dans l'espoir d'atteindre un autre destin que celui d'être contraints, résignés, à n'être que des riens, et parfois des moins que rien ? Seraient-ils si atteints d'idiotie collective pour ne pas comprendre que de ce discours, en son entier, n'émanait à leur égard qu'un soupçon, un tout petit soupçon de compassion ou plus probablement de condescendance, sans plus ?

Notre journaliste apporte sur ce point une réponse qui me paraît convaincante. Il observe en effet, peut-être un peu dépité, que le Président Macron « ne sait pas parler aux perdants. Il ne sait que faire d’eux, ni ne pense faire avec eux. Il n’en a pas peur. Il est allé regarder les "whirlpool" dans les yeux pendant la campagne, et c’était sans mépris. Mais il n’avait rien à leur proposer que des consolations et sa parole ... ». C'était effectivement sans mépris alors apparent - je m'en souviens bien - mais c'était le temps de la campagne électorale, cette tragi-comédie[7] qui nous oblige à nous délecter de ces scènes en trompe-l’œil au cours desquelles, pour tous candidats, l'exercice d’illusion à réussir du mieux possible - il s'agit d'une épreuve incontournable de communication politique - est à la fois de flatter les uns, compatir aux malheurs des autres, promettre le bien-être immédiat pour tous, éviter de parler du futur un peu lointain, mettre parfois en avant quelques boucs-émissaires bien ciblés, évidemment anéantir sans pitié ses adversaires, et surtout ne pas laisser se propager, sous peine de voir ses rêves de victoire s'effondrer, le moindre bruissement de mépris à l'égard de l'électeur ... ce précieux spectateur qu'est l'électeur.

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Il est vrai qu’il n’est pas simple, pour un rien, de comprendre ce qu'est la fameuse complexité de la pensée du Président Macron - cette complexité dont ses précieux communicants se démènent à entretenir la renommée -, mais je suis au moins certain que les mots implacables qu'il a prononcés ne relèvent pas du « politiquement correct » tel que je le comprends, à ma façon, quelque chose comme une forme de respect ou au moins de politesse à l'égard des gens qui, comme l'explique avec à-propos une universitaire spécialiste des questions de linguistique[8], « bloque les humiliations, les souffrances d’être « traité de », les mépris et les marginalisations. Je trouve que le politiquement correct relève de l’humanisme lexical », une subtile empreinte d'humanisme en voie de disparition.

Il me semble en effet que depuis un peu plus d’une bonne dizaine d'années le discours politique, une fois le pouvoir conquis, et d'où qu'il vienne, consiste trop souvent, pour asseoir sa puissance ou camoufler son impuissance ou les deux en même temps, à pratiquer l'art de diviser et de marginaliser les gens en peignant une société soigneusement morcelée dans un style qui fait ressortir sous des traits enlaidis - à la manière du « Portement de Croix» attribué au peintre hollandais Jérôme Bosch[9] - celles et ceux qui résistent à croire aux promesses illusoires, qui travaillent courageusement pour une cause noble sans craindre de déplaire, ou parce qu'ils expriment leur exaspération à l'égard d'une décision politique dont ils ne comprennent pas le sens ou qui laisse entrevoir une finalité qu'ils réprouvent, sans oublier les boucs émissaires venus d'ailleurs.

Ces gens-là, il faut les éloigner les uns des autres pour qu'ils ne se parlent pas et surtout les enlaidir, car ils gênent.

Et les mots de mépris - ces flèches acérées, parfois empoisonnées, qui transpercent jusqu'au plus profond de l'âme humaine - sont durs à leur égard, et même violents, tant ils peuvent être humiliants. Ces gens, ce sont aujourd'hui les pauvres et les précaires en général, les immigrés, les ouvriers, les paysans, les syndicalistes, les jeunes des lieux défavorisés, les provinciaux, les personnels des services publics, les retraités, les juges, parfois même les policiers, et aussi beaucoup d’intellectuels et de journalistes courageux, d'autres encore. Ça fait quand même beaucoup !

En revanche, l’on entend à peine de telles diatribes articulées de façon à peu près audible à l’encontre de ces quelques « stratèges » de la finance et ces technocrates de la haute fonction publique, pourtant bien récompensés pour leurs obscures « performances », qui ruinent régulièrement et discrètement des pans précieux de l'économie du pays[10], ou de ces lobbyistes inconscients et trop souvent malveillants qui n'ont que faire de la santé humaine et de l'avenir de la planète, ou encore de cette puissante minorité de très riches résidents de notre territoire, férus de tourisme fiscal dans les îles ou autres enclaves paradisiaques, qui fulminent de rage devant l'état de nos finances publiques excessivement gangrenées, marmonnent-ils enfermés dans leur vase clos, non par un défaut de recettes discrètement soustraites à l'État qu'ils dissipent en douce sous d'autres cieux, mais forcément par d'insoutenables dépenses publiques et surtout sociales.

Mais eux, ils vivent cachés. On ne les entend pas s’exprimer, encore moins dialoguer ou s’expliquer, ni dans les médias, ni ailleurs : affronter de face ceux qui souffrent serait tellement mesquin, en effet ! Et puis, pourquoi prendraient-ils ce risque puisqu’on ne vote pas pour juger leurs choix économiques ou financiers ou encore pour sanctionner leurs dérives ? Après tout, de nombreux journalistes complaisants et ceux des puissants acteurs politiques qui leur sont affidés sont là pour ça, tels d’irremplaçables fondés de pouvoir, parfois pour les égratigner gentiment, mais plus souvent pour les protéger voire les aduler et sans jamais dévoiler, ou rarement, les arcanes cachés de leurs comportements !

De toute façon, eux détiennent un bel arsenal d’armes de dissuasion ou de diversion utilisées pour éviter que des mots trop gênants puissent publiquement les viser. Au nombre des armes défensives les plus efficaces, il y a bien sûr ces précieuses législations protectrices du secret fiscal et du secret des affaires, et il y a aussi cette arme redoutable à la fois défensive et subtilement offensive qu’est la mainmise de leur puissance financière sur le pouvoir médiatique. La plupart des médias, en France, sont en effet contrôlés par une poignée de milliardaires de renom, et l’on connait cette désormais célèbre « boutade » de l’un d’entre eux, Monsieur Xavier Niel, qui en dit bien long : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix » [11] ! Dès lors, on comprend mieux pourquoi est si difficile, aujourd’hui, le travail des vrais journalistes d’investigation, ceux qui s’attachent à protéger leur indépendance sans céder aux sirènes du pouvoir, de l’argent ou de certains patrons de presse et qui tentent encore de signer - non sans prendre de plus en plus de risques - quelques lettres de noblesse de ce métier essentiel au fonctionnement simplement normal de la vie démocratique.

En faire l'inventaire et l'exégèse de ces mots qui mériteraient pourtant d’être tenus à distance serait long et surtout pénible, tant ils sont désormais nombreux. J’ai précédemment évoqué des mots qui m'ont heurté personnellement ces dernières années, aussi enlaidissants que celui des riens, à savoir l'exemple des « sans-dents » qui « pensent que le summum de la lutte c'est les 5 euros d'APL », puisque j'ai respiré dans mon enfance l'air de la pauvreté, celui des "illettrées bretonnes", parce que la Bretagne m'a accueilli. Je consacrerai de prochains billets à deux ou trois mots supplémentaires, en premier lieu à tous ces mots à connotation xénophobe voire raciste qui écartent sans ménagement l'étranger ou celui qui l'a un jour été, ce qui fut aussi mon cas.

 

 

[1] C'est un lieu créé par M. Xavier Niel, fondateur de la société de téléphonie mobile « Free » et copropriétaire du journal Le Monde, qui a dit le 6 décembre 2018, sur la station de radio Europe 1, que « Je ne suis pas à la mode en disant cela, mais je crois qu'on a un super président, qui est capable de réformer la France ».

[2] Emmanuel Macron « Révolution »,  XO Éditions, 2017

[3]  Cette « cyber-créature » inquiétante et déjà mythique est celle décrite par l'historien israélien Yuval Noah Harari dans son ouvrage « Homo Deus, Une brève histoire de l'avenir », 2017, Albin Michel, ouvrage qui connaît un grand succès planétaire.

[4] Marianne n° 1115, « Chine, souriez, vous êtes fliqué ! », 27 juillet 2018 : un article, parmi d’autres, qui devrait faire réfléchir ceux qui tiennent encore à la liberté des rapports humains. 

[5] Slate.fr, Claude Askolovitch : « La polémique sur « les gens qui ne sont rien » empêche de comprendre la révolution de Macron », 3 juillet 2017

[6] Ce « en même temps », fait pour semer le doute, semble révéler une profonde marque d’hésitation désormais bien ancrée dans le discours du Président Macron.

[7] La tragi-comédie est un genre théâtral dont Shakespeare a signé les lettres de noblesse et qui, en France, a atteint son apogée dans la première moitié du 17ème siècle avec le Cid de Corneille, genre où la passion amoureuse tient une place prépondérante. Aujourd'hui tombée en désuétude, l'on peut lire (Boris Donné, « Présentation du Cid de Corneille », Flammarion, 2009) que des passions amoureuses où elle puise ses sources, la tragi-comédie tient d'elles « une esthétique de la profusion, un mode de composition décousu ... De l'esthétique du roman baroque, avec ses multiples personnages, ses intrigues entrecroisées et emboitées, ses rebondissements multiples, il est passé quelque chose dans la tragi-comédie. Elle joue souvent de sujets complexes où ... prolifèrent les péripéties ... : travestissements et déguisements, méprises et reconnaissances, duels et batailles, poursuites judiciaires et jugements solennels, scènes de violences, folies réelles ou feintes, et autres scènes à effets » : une campagne électorale où se mêlent les passions plus ou moins sincères pour le pays, pour son peuple, quelques idées de toutes sortes, des tromperies, la haine de l’adversaire qu’il faut bien sûr abattre, la passion des candidats pour leurs egos, n'est-ce pas aussi un peu  ça ? Après, une fois l'élection passée, le rideau tombe et l'on joue une autre pièce – comédie pour les uns et tragédie pour bien d’autres -, tout en répétant inlassablement le texte d'une nouvelle pièce tragi-comique en préparant son onéreuse, très onéreuse mise en scène ...

[8] L'Obs, Marie-Anne Paveau, professeure de linguistique à l'université de Paris XIII : « Macron et les illettrées de GAD : hypocrite, le politiquement correct ? Plutôt humaniste », 23 septembre 2014.

[9] Tableau exposé au musée des Beaux-Arts de Gand.

[10] Jean Peyrelevade, Journal d'un sauvetage, Albin Michel, 2016 : dans ce livre consacré au désastre du Crédit Lyonnais qui a coûté aux contribuables une quinzaine de milliards d'euros, Jean Peyrelevade, qui fut nommé à la tête de cette banque pour tenter de la sauver, observe que « Les leçons de ces écroulements ne sont jamais tirées, alors que les raisons en sont toujours présentes ... Aujourd'hui comme hier, les mêmes connivences, la même consanguinité, le même opportunisme, la même absence de responsabilité, la même incompétence que l'on oublie de sanctionner, produisent et continueront à produire les mêmes effets délétères. Longue est la liste des désastres qui, chacun dans sa singularité, sont comme une reprise du Crédit Lyonnais. Comptoirs des entrepreneurs, Crédit foncier, Dexia ... le Gan ... Elf ... France Telecom au tournant des années 2000 ... Areva ... Ces pitoyables aventures ... on les oublie vite, comme s'il fallait surtout ne jamais en tirer les leçons ... ». Depuis, on peut par exemple ajouter à cette liste Pechiney, Arcelor, Alcatel, Technip, Alsthom …

[11] Odile Benyahia-Kouider, « Un si petit Monde », Fayard, 2011

 

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