Explications de mots (5) : La France, pays de « race blanche » ?

Éric Vuillard, l’un de nos excellents écrivains, pense que « La parole ne laisse pas de traces, mais elle fait des ravages dans les cœurs. On se souvient toute une vie d’un mot, d’une phrase qui nous a touchés » : ce sont ces ravages qui provoquent du ressentiment, lequel engendre souvent la colère avant de laisser place à la violence. Voici deux de ces mots qui restent gravés dans nos mémoires.

      Ce qui est affligeant, c'est que notre scène politique est hélas, depuis quelques années, de plus en plus bruissante de ces accès de verbosité dont se détachent parfois quelques lamentables calembredaines, cette fois bien préparées et idéologiquement bien muries, comme l'est vers l’extrémité droite de son côté droit, en bruit de fond de plus en plus assourdissant, la déplorable déclaration de Madame Nadine Morano - qui fut quand même ministre et députée de la République - pour qui « la France est un pays de race blanche »[1].

      Voilà une pensée blafarde dépourvue de tout attribut humain qui, notamment, révèle une envie de disloquer la nation en infligeant une sérieuse humiliation à une bonne partie de ces français de la communauté nationale qui ne parviennent pas, en se regardant dans un miroir, à retrouver dans leurs traits les blanches caractéristiques de ceux des gaulois. C'est là un piteux exemple d'exclusion brutale par les mots de pans entiers de la nation qui contribue à putréfier le discours politique sur des questions qui touchent à l'humain, mais aussi à l'âme du pays, à sa culture, ses souffrances et à la civilisation qu'elles ont engendrées, alors que ces questions ne méritent certainement pas un tel délayage en eaux troubles, celles des caniveaux.

      Eh oui, cher Aimé Césaire, noble français de Fort-de-France, votre peau couleur ébène et les souffrances de vos ancêtres - esclaves déracinés, jetés puis rejetés sur nos terres de France - ne vous ont pas empêché d'écrire et de nous offrir quelques-uns des très beaux chefs-d’œuvre de la poésie française, par exemple « J'habite une blessure sacrée / j'habite des ancêtres imaginaires / j'habite un vouloir obscur / j'habite un long silence / j'habite une soif irrémédiable / j'habite un voyage de mille ans / j'habite une guerre de trois cents ans ... »[2] mais, voyez-vous, certains estiment aujourd'hui indispensable, surtout en périodes électorales, de chuchoter des mots "rassurants" à l'oreille de quelques citoyens désemparés qu'il faut absolument convaincre - calcul électoral oblige - de l'imminence d'une sombre opération étrangère d'usurpation de notre identité nationale. Autrement plus intelligent et courageux, Mme Morano, serait de ramener à la raison humaine ces citoyens inquiets, par exemple en vous inspirant des paroles du pape Jean-Paul II qui rappelait fermement que « Toute espèce de racisme conduit inévitablement à l'écrasement de l'homme »[3], et aussi de celles de l'historien Fernand Braudel évoquant l'identité française par son rayonnement culturel qui, disait-il, émane notamment du « triomphe de la langue française, des habitudes françaises, des modes françaises, et, aussi, (de) la présence, dans ce carrefour que la France est en Europe, d'un nombre considérable d'étrangers. Il n'y a pas de civilisation française sans l'accession des étrangers : c'est comme ça »[4] : c'est vrai, c'est comme ça, et tous ces étrangers ou qui l'ont été, ces gens venus d'ailleurs qui ont enrichi et continuent d'enrichir notre pays devenu pour beaucoup leur patrie, n'étaient pas toujours et ne sont pas uniquement de « race blanche »[5].

      Il est bien entendu légitime, Madame Morano, de débattre sur les questions de l'identité nationale, de la puissance de l'identité républicaine, de l'immigration, mais certainement pas au regard d'une communauté nationale artificiellement morcelée selon des critères d'origines, de races, de teintes de peau ou de croyances. Hélas, comme l'observait avec dépit André Frossard[6], « Le discours politique vole bas, mais il n'atterrit jamais ». Tout ça est en effet consternant, inutile, et n'élève évidemment pas le niveau d'intelligence des discours lancinants ainsi assénés par de trop nombreux acteurs de notre vie intellectuelle et politique qui, tels des vendeurs de boucs émissaires à la sauvette, se plaisent à monopoliser l'espace médiatique et celui des réseaux sociaux pour les polluer de propos aussi peu reluisants.

      Alors, Madame Morano, ayez le courage d'atterrir, et si vous n'aimez ni le pape Jean-Paul II, ni Fernand Braudel, ni Aimé Césaire que vous n'auriez sans doute jamais osé affronter de face, pourquoi au moins ne pas vous inspirer d'une leçon éphémère, même si elle est restée sans suite dans la tête de son auteur, donnée en 1958 à l'Assemblée Nationale, en pleine guerre d'Algérie, par un député plus proche de vos convictions profondes sur ces histoires de « race blanche », mais qui affirmait alors, avec force et détermination, que « Ce qu’il faut dire aux Algériens, ce n’est pas qu’ils ont besoin de la France, mais que la France a besoin d’eux. C’est qu’ils ne sont pas un fardeau ou que, s’ils le sont pour l’instant, ils seront au contraire la partie dynamique et le sang jeune d’une nation française dans laquelle nous les aurons intégrés. J’affirme que dans la religion musulmane, rien ne s’oppose au point de vue moral à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet. Bien au contraire, sur l’essentiel, ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale. D’autre part, je ne crois pas qu’il existe plus de race algérienne que de race française. (...) Je conclus : offrons aux musulmans d’Algérie l’entrée et l’intégration dans une France dynamique. Au lieu de leur dire, comme nous le faisons maintenant : "Vous nous coûtez très cher, vous êtes un fardeau", disons-leur : Nous avons besoin de vous. Vous êtes la jeunesse de la nation » ? Souvenez-vous, Madame Morano, ces paroles prononcées sur le thème de l'accueil et de l'intégration d'étrangers pourtant dépourvus de gènes gaulois l'ont été par Monsieur Jean-Marie Le Pen lui-même, alors jeune député de la République[7]. Bien sûr, ce discours s'inscrivait dans l'espoir de son auteur de maintenir l'Algérie dans la nation française, mais il n'empêche que ce ne sont pas les accords d'Évian proclamant l'indépendance de ce pays qui ont transformé les préceptes de l'islam ou affirmé que les algériens appartiendraient désormais à une race différente. A ma connaissance, ces paroles, Monsieur Le Pen ne les a pas reniées. Mais c’est vrai, hélas, qu’il les a refoulées au plus profond de lui-même pour y substituer des paroles d’aversion à l’endroit des étrangers : c’est dommage qu’il n’ait pas tenté de méditer les paroles de Jean-Paul II, d’Aimé Césaire ou de Fernand Braudel, et c’est bien regrettable qu’il ait ainsi contribué à recouvrir d’inutiles salissures l’image de la vie politique du pays !

      Que voulez-vous, la mauvaise haleine dégagée par la xénophobie et les racismes sous toutes leurs formes m'incommode ! Comment, en effet, ne pas l'être, incommodé, par ces mots d'exclusion devenant rengaine qui se répandent dans le débat public, mots qui tourbillonnaient habituellement, ces dernières décennies, à l'arrière d'un mur à peu près étanche situé à l'extrémité la plus extrême de la droite politique ? Malheureusement, ces mots suintent désormais à travers ce mur devenu poreux et teintent insidieusement d'un brun inquiétant le fond de certains discours de la droite républicaine qui, depuis la fin de la triste parenthèse de la période de l’Occupation, en étaient relativement préservés.

      Le tourbillon n'est pas encore parvenu à former, en France, une tornade dévastatrice, mais certains de ces mots dégénèrent à présent en sous-entendus de plus en plus audibles et assumés, lesquels se disséminent dans des déclarations publiques, même au plus haut niveau, dont les auteurs qui osent pourtant se dire républicains se rendent mal compte qu'ils favorisent l'apparition de fractures de fatigue du pays, difficiles à consolider, fractures qui à la fois encouragent au repli communautariste le plus pernicieux et contribuent à assouvir l’appétit de populistes aux airs matois avides d’une forme de populisme délétère dont l'actualité, comme l'exprime fort justement Pierre Rosanvallon, « c'est l'actualité d'une fatigue démocratique, c'est l'ombre noire des dysfonctionnements démocratiques »[8] :  et c'est ainsi que des embruns malodorants s’imprègnent des plaintes laissées sur les bas-côtés et pénètrent dans nos démocraties épuisées. Cela pourrait mal finir.

      Alors prenons garde à ce que cette fatigue qui gagne la démocratie ne se transforme en un burnout qui pourrait lui être fatal.

 

 

[1] France 2, ONPC animée par Laurent Ruquier, interview de Mme Nadine Morano, 26 septembre 2015. Mme Morano est aujourd'hui députée européenne et conseillère politique, pas moins, du président du parti Les Républicains.

[2] Aimé Cesaire, "Moi, laminaire", Seuil, 1982

[3] Jean-Paul II, Entrez dans l'espérance, Plon-Mame, 1994 

[4] Le Monde, entretien de Fernand Braudel de 1985 réédité dans un article du 16 mars 2007

[5] Sur ce sujet, il faut lire le livre de Gaston Kelman, « La France, pays de race blanche ... vraiment ? », l'Archipel, 2016 : Gaston Kelman, français enraciné en Bourgogne qui nous est venu du Cameroun observe ainsi que « quand bien même la France tenterait d'être raciste, elle n'aurait pas les moyens de ses ambitions, éclatée qu'elle est sur toute la surface du globe. Si toutes les populations françaises se regroupaient en un espace unique, notre pays serait aussi métissé que le Brésil ou les États-Unis. On a tendance à l'oublier ».

[6] André Frossard (1915-1995), journaliste, essayiste et académicien français

[7] Journal Officiel, débats de l'Assemblée Nationale n° 7, page 309, Séance n° 62 du 28 janvier 1958

[8] L'Obs, 4 décembre 2016

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