Non ma fille tu ne seras pas caissière !

Je fais partie d’une génération d’enfants de "prolos" où il fallait avoir son bac pour mériter son travail d'OS en col blanc, oui ma grand-mère a eu les larmes aux yeux quand je lui annonçais avoir obtenu le Grâle.

D’accord c’était un bac poubelle, moi j’appellerai ça plutôt un bac branleur, ce n’était pas le bac B du touche à tout, pas complètement mauvais pas complétement bon, non, c’était un bac « technique de commercialisation », le troisième de la série des G.
G1 étant celui de celles qui cherchaient leur point, les yeux bandés en effleurant  leur Olivetti électrique d’une main légère et aux ongles rouges vifs, celles qui n’avaient pas fait A car les lettres se sont elles qui se les taperaient, G2 étant celui des aigris, peu doués pour la communication, ils passeraient leur vie à compter, G3, celui des supers Glandeurs, celui des mauvais partout mais deux fois plus fières de Gueule de l’être.

J’eus même l’audace de pousser le bouchon un peu plus loin en portant à un niveau supérieur le sens du ridicule et de l’inutile, à ne rien faire de plus mais à le faire durant deux années de plus, pour être breveté technicien en action commerciale ( je ne me rappelle plus si il faille mettre des s, une action aurait été déjà pas mal).

Ce non choix fut sûrement inconsciemment dictée par une révolte, par la contradiction, à ne pas prendre le même chemin que mon père qui voulait absolument me faire rentrer dans une grande maison automobile française pour y trouver la sécurité, la bienveillance syndicale, un CE, une mutuelle, bref trouver une planque, moi qui hésitais à me lancer dans la petite délinquance du deal facile au milieu des tours d’une banlieue parisienne ou m’aventurer sur la voie de Bob Denard (à ne pas confondre avec Bob Morane).

Sans véritable tentation, sans choix,  lancé sur la trace de Bernard (pas mon futur ex-beau-père qui trainait sa caisse à outils – mais celui qui n’avait pas une vie totalement claire), je me voyais vendre des photocopieurs Canon et surtout rapidement m’acheter une Golf Gti, avec  encore une fois l’art d’emmerder mon père qui me ventait régulièrement chaque jour « LA » Gti franco française qu’il avait vu naître sous ses yeux d’un centre d’études de la Garenne Colombes.

Une Génération plus tard et quelques « j’ai » après, me voilà à mon tour de donner mon avis sur l’orientation étudiante de mes filles qui ne me le demandaient pas.
 
Si par le sens de la révolte ou bien par une nostalgie baudelairienne d’adolescentes, je redoutais que l’une d’elles, voire pire,  les deux, dans un complot œdipien, m’annoncent  qu’elles voulaient devenir caissières,  les aurais-je dérouté de ce chemin ?

Me serais-je mis en colère moi qui aurais rêvé de faire les beaux-arts de la glande, peut-être même que j’aurais pu enseigner dans des ZEP et finir ma carrière de super glandeur dans un protectorat comme recteur.

Me serais-je offusqué qu’il n’y ait pas une transmission transgénérationnelle à cette pratique de l’inutile étude, ou au contraire les aurais-je encouragé à se lancer dans la vie trépidante des « sans formation », par sens de l’anticipation, sachant que comme la grande majorité des hommes en couple je finirai par leur verser une passion alimentaire. Un aller simple après une sortie de troisième vers une caisse m’aurait évité de futurs frais universitaires, mais mes filles caissières chez Prisunic, mariées à un chef de rayon en blouse grise, cela aurait été déjà plus compliqué à accepter. 

Oui je sais c’est moche de cracher dans la soupe populaire, c’est moche de tomber dans un passéisme, d’un « c’était mieux avant », pas assez âgé pour être vieux mais déjà assez con pour croire qu’il y aura un autre monde après, sans véritablement avoir souffert du monde d’avant.

Mais alors que mes filles ne sont pas devenues caissières, j’ai honte de mes questionnements inexistenciels, en ce temps de guerre 2020, où le plexiglass serre de bouclier aux amazones en première ligne de la division Leclerc.

Svp mesdames les caissières, pardonnez-moi de mes inutiles questions qui ne se sont jamais posées et de mon manque de pertinence en cette période où la solitude m’a amené à dépenser quelques sous pour pouvoir écrire ce billet.

Vous ces héroïnes, promis je vous resterai fidèle, avec carte s’il le faut, je prendrais avec soin le temps de faire la queue, je collectionnerai des bons cadeaux et des figurines en plastiques, je vous regarderai droit dans les yeux,  dans votre entier, sans fébrilité avec la fermeté du geste j’incérai ma carte de la même couleur que vos masques qui cachent vos doux visages.

Je vous laisse mais je ne vous abandonne pas, et dans la minute, je décolle mon « stop pub » attendant avec impatience votre invitation à rattraper le temps perdu, en espérant vivement que 7 jours sur 7 nous puissions ensemble rompre la monotonie de ces 1ers mai et de ces dimanches sans vous voir.


- Inspiration musicale : Adrienne Pauly - La Fille Au Prisunic
https://www.youtube.com/watch?v=rgWV2AwhP0o

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