L'opinion d'un cailloux parmi d'autres

Peu importe comment et pourquoi, il y a plusieurs raisons d'avoir une opinion ou une autre. Ce qui compte est d'en faire un outils qui se partage ou une arme qui s'oppose. Du parcours personnel au parcours collectif, que pourrait-on vraiment faire de ce "truc" impalpable, qui nous anime tant, que l'on appelle "opinion" ?

Caravage - Saint Thomas Caravage - Saint Thomas
J'admire les personnes qui pensent la même chose à 10, 18, 30 ans et ce jusqu'à 80 ans. Elles m'etonnent toujours. Tout change autour d'elles, elles non.

Un exploit à l'image de celle du cailloux : tu nais cailloux, tu resteras cailloux en respect de parents eux aussi, cailloux. Immuable depuis l'enfance, plus rien ne bouge dans leur minéralité.

Il faut être construit d'une belle vérité divine, d'un ADN de héros pour avoir le luxe de rester comme ça : inchangé.

Malheureusement ou non, un jour venu, on casse. Ce n'est qu'une question de temps, pas la peine de résister : toutes les montagnes et tous les cailloux le savent jusqu'à trembler de toute leur résistance.

L'opinion est aussi un cailloux. Un cailloux nécessaire mais un cailloux, qui casse, lui aussi, un jour ou l'autre.

C’est terrible ? Pas tant que ça. C'est justement là où, cailloux et croyance deviennent intéressants, lorsque l'un laisse place à la vie, lorsque l'autre laisse place à la découverte.

À 15 ans j'étais d'extrême droite (eh oui). À 20 de droite. À 25 de centre-droit. À 30 de centre-gauche. A 35 de gauche. Depuis 40, je préfère construire mes propres corpus personnels d'idées autour d'une valeur, l'humanisme, avant d'être d'un parti ou d'un camp. C'est moins guerrier, moins ambitieux mais plus marrant.

Et ça évoluera (ou involuera) encore.

Un parcours de vrai Juda, qui doute tellement qu'il ne peut même plus dénoncer. Un parcours accompli de traitre, de parjure systématique des évangiles du moment. Diable que pourrait-il être pire que de conjurer le principe même de croyance ?

À quel âge j'ai eu raison ? Aucun. Est-ce que j'ai raison ? Toujours pas. Tout ce que je pense aujourd'hui est absolument faux, et vous aussi. Ce qui me satisfait pleinement. Angoissant ? Absolument pas.

Avoir tord en voulant toucher sans cesse la vérité du doigt, la voir exploser et fuir comme une bulle de savon ne me paraît pas inquiétant mais passionnant. Ça n'empêche pas d'essayer.

Tous, nous avons des croyances et des opinions que l'on peut échanger, sans détenir LA vérité. C'est imparfait : affirmer que l'on croit et non que l'on sait prêt à foncer tout droit, ne fait pas très guerrier noble élu du ciel mais plutôt tiers état abandonné de la gloire et de la probe parole.

N'empêche, que l'humilité de cette terre crotteuse est tout aussi passionnante.

Avec l'échange, on est plus prudent, on se vide moins les nerfs de n'etre jamais reconnu dans sa grace divine de détenteur de vérités. C'est évident : on a raison, on sait. Pourquoi les autres ne le voient pas ? Peut-être qu'ils n'en n'ont pas envie. Détenir des vérités assertives asphyxie.

Le doute respire. Au moins, on échange une fois ramené au sol. On construit de l'intelligence commune, en echangeant nos erreurs et conneries mutuelles de terrain. Pourvu qu'on le sache.

Environ 35 ans que j'entend des opinions de la part de gens absolument convaincus de tout et son inverse. 

Chaque fois, j'ai croisé ces individus d'accord avec moi détestant d'autres idées que les nôtres, de tout milieu, de tout âge. Tout autant que d'autres croyant l'inverse. Ils m'ont chacun affirmé des choses intéressantes, avec des vécus aussi justes les uns les autres.

Etait-ce à chaque fois LA vérité ? Eux le croyaient. Il ne s'agissait que d'un point de vue différent et incomplet d'une toute petite partie de la réalité qu'ils croyaient comprendre même si ils n'y comprennaient rien de plus que moi en creusant.

On a besoin de croire qu'on entend quelque chose à tout, surtout ce qui dépasse notre échelle. Non, en tant qu'individu, nous ne sommes pas invités à la table des dieux : on ne comprend presque rien, on ignore. Au mieux, on essaie pour ne jamais perdre la face vis-à-vis de ceux qui miment encore mieux que nous la sagesse.

Veni, vini, vici comme dirait l'autre. J'ai entendu, j'ai écouté, j'ai appris...et zut...j'ai douté de la vérité. Et ça se voit.

Que j'aimerai être de la trempe d'un Le Pen, d'un Macron ou d'un Melenchon : gloire de l'éclair crépitant au poing chevauchant un destrier national ailé qui transit de sa conviction tout un peuple comme Bernardette Soubirous à la grotte.

Mais non, pour moi ni grand soir ni grand matin, pas de conquête sous les pyramides éternelles, seul au sommet. La vision ne m'est pas apparue. Point de transe, point de septre pour guider tout un peuple derrière moi.

Je n'y arrive décidément pas, pas plus que suivre l'imbécile qui se tient tout droit au même sommet de des propres certitudes.

Têtu à propos de la valeur de l'ignorance constructive, dès que je fus convaincu de quelque chose je m'en suis ennuyé aussi vite. Pour mettre du piment dans l'affaire, je suis systématiquement allé voir "le mal absolu", c'est à dire "les autres". Le résultat final fut de changé d'idée sur le champ, le cul systématiquement entre deux chaises et deux camps prêts à la guerre.

Je remercie la TV, les hommes politiques, les journalistes, les prêtres, les gourous, les enseignants, les partisans, mes parents et grands parents, ma famille, les amours, les amis, les emmerdes de n'avoir jamais pu me convaincre d'autre chose que du fait que j'avais tort et eux aussi. De douter, d'expérimenter et d'essayer, de voir au lieu de croire.

J'aurai voulu croire en l'entreprise, au produit. Pas mieux. Tout au plus un "Ouai" ramolli, désynchronisé du "Hourra" enjoué des bandes de fanatiques de la cause collective. Rien ne m'initie. Comme un âne bâté, je reste à la base sans vouloir monter au sommet respirer l'air de vérités pures.

Tout ce que vous avez chacun dit avec cette conviction chevillée au poing était... intéressant. Désolé, je suis au maximum, je ne peux pas plus.

Finalement, l'opinion ne sert peut-être qu'à ça, changer : se tromper tout le temps sans jamais atteindre la vérité, tout en essayant, sachant qu'on y arrivera pas. On décide de se tromper le mieux qu'on peut un instant avec les uns plus qu'avec les autres.

Ça ne semble donc pas si important de penser la même chose. Je recherche moins des gens capables de se défendre ou d'attaquer même avec moi, que différents capables de débattre, de parler, d'échanger. C'est là où pourrait se trouver une part de l'intelligence : juste au milieu du champs de bataille, pouvoir douter ET croire en même temps. À la fois libre et ancré.

On peut oser ensemble se rencontrer et se poser, écouter, rencontrer avec l'envie exactement inverse : celle de se changer plus que de changer l'autre.

La seule chose qu'on pourrait trahir dans cette démarche est LA vérité, mais personne ne la détient, même ceux qui on tenté de nous l'apprendre. Ce n'est donc pas si grave de trahir un héritage et une croyance celle de sa famille, de ses parents, de sa culture, de sa nation ou de quoi que ce soit d'autre.

Conclusion : aucune idée ne m'enferme, même la mienne. De ça, j'en suis à peu près convaincu. On s'habitue petit à petit à "croire mou", sans totem phallique érigé.

Avant d'émettre un jugement à propos d'autres idée : je pense faux et dis plein de conneries. C'est le cas, de tout le monde, ce n'est pas si grave.

On peut tous redescendre d'un cran à propos de sa "grande idée" respective : on est pas exact, pas précis, on manque de logique, de preuves et d'arguments. C'est bon, pas la peine de faire semblant.

Fébrile, tout ce qu'on est vraiment capable de faire est de cacher sa propre misère idéologique avec une tonne d'émotions et d'effets théâtraux derrière un masque d'assurance et de conquérance...ou alors de dire "je m'en fout", tout en se comportant comme si. 

On évite l'expression, le débat et l'échange. Comme à un examen suite à une leçon mal apprise, on ressent bien qu'à l'épreuve de la rigueur, ce qu'on dit et pense s'écroulera. Donc on transpire, on esquive, on ferme le propos au lieu de l'ouvrir : on combat pour rester droit comme si le doute pouvait nous détruire.

Hors de ce piège, on peut avoir confiance dans le doute, plus vrai, plus juste sur le fond et on peut commencer à échanger.

D'abord, on a pas le temps de penser précisément, car la majorité des choses vraies restent complexes et pointues. Donc se protège du drame d'une pensée à la fois fragile et orgueilleuse comme on peut.

On comble les trous de ce qu'on capte ici ou là en faisant semblant d'être "plus gros" : on se met à rejoindre le groupe de ceux qui pensent tous pareil (un parti un collectif une secte ou un site internet), dans lequel on va pouvoir partager notre mauvaise foi commune en la repetant, en la constatant aussi chez les autres, au lieu de la remettre en cause.

C'est impressionnant... n'empêche que ça reste faux.

Ensuite, pourquoi reprocher en vain aux autres de ne pas comprendre nos "idées géniales" si on a pas fait l'effort nécessaire de se faire comprendre et de comprendre nous-mêmes.

Soyons chacun un peu plus honnête et l'autre baissera la garde à son tour.

Par exemple si on se contredisait volontairement soi-même avant de contredire l'autre ? Ça donnerai quoi ?

S'il ne comprend pas peut-être s'est-on mal expliqué ?

S'il n'est pas d'accord, peut-être qu'il connait, vit, comprend ou voit quelque chose qu'on a manqué ?

Et puis juste...c'est possible de se tromper. C'est autorisé de se tromper. Je me suis déjà trompé et je me trompe encore. Vous aussi. Arrêtons de croire l'inverse.

En conclusion, avant de répliquer d'un pic ou d'un préjugé flamboyant en surface, ne pourrait-on pas comprendre l'idée ou le vécu de l'autre que l'on ferait mieux de respecter, non comme LA nouvelle vérité écrasante qui doit balayer toutes les autres, mais seulement comme une information qui peut cohabiter.

L'important n'est finalement pas d'avoir raison mais de pouvoir choisir la moins pire des erreurs que je pourrai penser, moins sanguin, moins réactif...plus honnête, plus éclairée...avant de continuer un très long chemin.

Je ne suis pas un cailloux, au mieux une poussière. À ce titre je change, je me déplace au gré du vent. C'est pas si mal, toujours mieux qu'une vieille pierre.

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