2020 : un air d'épidémie, une ère de pédagogie

L'un des points positifs des situations de crise, est qu'elles nous obligent à innover, changer et s'adapter là où s'imposaient des résistances irrationnelles auparavant.

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Au cours de notre histoire il a y eu essentiellement quatre périodes clés de l'éducation et de l'enseignement moderne, chacune motivée par une crise majeure :

- 1880-85 : Réinstauration par Jules ferry de l'école nationale obligatoire : laïcité, programmes nationaux, planification et normalisation, obligation pour les filles et les garçons de "l'instruction publique". Diminution de la sphère de compétence de l'enseignement privé et religieux. Événement : défaite de la France face à l'Allemagne.

- 1920-40 : naissance des sciences développementales, de l'éducation populaire et de la pédagogie. Démocratisation de la médecine des populations, de l'hygiènisme, du sport, de la morale sociale et collective. Naissance de l'enseignement technique. Événement : la grande guerre.

- 1945-60 : Reconstruction de l'enseignement. démocratisation des transports, de l'accès aux lieux d'enseignement. Prise d'importance des loisirs et du secteur tertiaire sur l'instruction à orientation militaire. Reconstruction de l'enseignement privé et religieux sous contrat. Événement : seconde guerre mondiale, mondialisation et domination USA-URSS

- 1960-80 : développement du raisonnement, de la participation, de l'activité manuelle et situationnelle et des loisirs dans les types pédagogiques démocratisés. Changement dans la perception de l'enfant et de son développement émotionnel et psychique. Développement de structures alternatives d'éducation, dont de nombreux centres spécialisés. Événement : révolte étudiantes, ouvrières et sociales. Crises économiques.

Après ces évolutions au cours d'un siècle et demi, voilà 50 ans que nous sommes restés sur le modèle de travail et d'enseignement des années 60-70, sans réel nouveau changement significatif : mêmes méthodes, organisations, outils, habitudes et réflexes de référence.

Dans un monde relativement stable durant toute cette période, nous sommes restés sur une nostalgie et un idéalisme du passé, de sa réussite et de sa créativité qui semblaient permanents, sans prendre en compte un contexte spécifique liés aux événements particuliers traversés et aux moyens techniques disponibles propres à chaque époque.

L'essentiel n'était pas encore dans nos têtes et disponible à nos domiciles, mais dans la seule chose possible : un triptyque de ressources matérielles nécessaires, à assurer et à mettre à disposition de façon rationalisée et centralisée. Un lieu de repère plus équipé, sain, sécurisé et silencieux que celui de la famille. Des ressources rares et coûteuses : du papier, des stylos, des classeurs, un tableau, un enseignant-support muni d'un savoir inaccessible par ailleurs qu'il soit diffuser fidèlement. Un modèle d'élève, extrait de son cadre : une mémoire "stockage" par cœur apte à la reproduction et la récitation de contenus. Une norme de tenue, de corps, d'aspect et de fonctionnement et une présence ponctuelle sans faille.

Aujourd'hui ce paradigme n'est plus du tout à jour pour au moins 80% des vies, des situations, des problèmes rencontrés, des enseignements, de la culture future et des avenirs professionnels.

Ni la présence physique, ni le support matériel, ni la standardisation centralisée, ni la mémorisation fidèle n'ont la même importance qu'auparavant.

Tout d'abord, les foyers de vie personnels sont bien mieux équipés, plus sécurisés, plus tranquilles et plus sains qu'auparavant, si bien qu'ils sont en avance sur les moyens et ressources que l'institution nationale peut mettre à disposition de chaque élève localement. Ensuite le niveau d'éducation, de culture et de formation des parents est bien plus avancé, si bien que la maîtrise des contenus et des programmes scolaires peut être supervisé chez soi, via une assistance et un accompagnement de tiers dans cette nouvelle tâche.

D'un côté, le numérique et le virtuel sont passés dans les réflexes et les habitudes des nouvelles générations post baby-boom et x. Les enfants sont habitués et autonomes sur le numérique et le mobile, dès leur plus jeune âge, si bien qu'ils sont devenus leurs outils et médias privilégiés.

De l'autre la créativité, le raisonnement, la communication. La synthèse, la recherche, la sélection, le tri et la collecte de contenus externes ont pris le pas sur la mémoire par cœur, l'exécution et la reproduction de contenus uniques et officiels.

Enfin, nous sommes aujourd'hui obligés de tester de nouveaux modes "agiles" de travail et d'enseignement pour dépasser les problèmes que nous rencontrons et rencontrerons encore. Soit climatiques avec de la mobilité et des déplacements à grande échelle de plus en plus fréquents, soit de concentration et d'explosion démographique à échelle locale, avec des épidémies et l'engorgement des transports pour se rendre quotidiennement sur des lieux d'enseignement et de travail. De vastes territoires ne sont pas habités pour se rapprocher de ces lieux engorgés, au lieu d'être exploités.

En conséquence, les moyens doivent être adaptés à notre époque présente, à notre contexte actuel, et à des outils modernes, non plus au passé, révolu.

À 10-11 ans, soit l'entrée au collège, on est déjà en mesure d'apprendre de facon autonome ou assistée, entièrement distance. Pourvu que l'enfant soit bien accompagner et formé en amont pour savoir travailler de cette façon, une fois pour toute, au lieu d'être livré à lui-même devant l'outils et ses contenus bruts comme c'est aujourd'hui le cas.

Il s'agit bien de méthode et de paradigme d'enseignement. De pédagogie complète. Non de simple changement de fournitures.

La limite ne vient certainement pas des enfants eux-mêmes. Ils sont déjà prêts et demandeurs. Elle ne vient pas de l'outils non plus : aucun support, aucun media, aucune technologie n'a jamais empêché ou bloqué quoi que ce soit. Ce sont les gens eux-mêmes, les politiques et les industries qui en orientent, en limitent, en autorisent ou en bloquent le potentiel et l'usage. À d'autres de définir, de mettre au point et à disposition un tout autre usage.

Le numérique grand public est dans les "anciennes têtes" associé aux salles d'arcade, aux consoles et aux jeux relativement à l'expérience qu'ils en ont fait à l'époque de leur propre jeunesse.

Le numérique est donc catégorisé à tort dans les têtes qui choisissent et décident aujourd'hui, en "jouet" expérimental. Au mieux en outils non classique, non fiable, complexe, alternatif, trop distrayant et pas assez sérieux qui échappent à la normalisation de l'éducation nationale et à la surveillance de la classe par l'enseignant. Il ne fait échapper aujourd'hui qu'à la maîtrise et à la compréhension du passé dans ce contexte éducatif propre.

Tous ces défauts sont justement les qualités qui sont recherchées aujourd'hui : la diversité, l'adaptation et la personnalisation de l'outils numérique et de ses contenus à chacun et à domicile, au lieu de la normalisation uniforme et centralisée du passé.

La qualité et l'efficacité viennent de la mise en place et de l'importance qu'on donne à cet outils dans une stratégie pédagogique cohérente, qui ne s'arrête pas à mettre à disposition du matériel, des applications et des contenus : les bons outils, les bonnes méthodes, le bon suivi et la bonne pédagogie mis au niveau de ce qui est classique et normalisé. Et non des expériences ponctuelles timides, incohérentes et malhabiles mises en place par des indivudus sans expérience, sans connaissance et sans maîtrise de ce qu'ils sont sensés développer.

Avec une épidémie ou tout autre phénomène bloquant, on comprend maintenant qu'il nécessaire de mettre tout cela réellement au point et de dépasser nos barrières mentales afin de ne pas rester bloqués sans raison dans des situations qui ne le nécessitent pas, hors de notre mauvaise préparation et de notre manque de souplesse.

Cela vaut également pour les enfants malades ou hospitalisés, isolés géographiquement, en voyage ou en itinérance. Ceux qui ne peuvent pas être présentes en journée pour diverses raisons.

Mais aussi ceux qui rencontrent d'autres barrières. Les précoces, les hypersensibles, les sourds, les aveugles, les handicapés physique et mentaux (assistés), les dyslexiques, les déficients attentionnels, les phobiques de la foule, de la classe, des autres élèves ou de la cour d'école, ceux pour lesquels l'intégration sociale est agressive et complexe qu'un bain de foule, ceux qui ont besoin de faire répéter, de revenir ou de plus de temps.

Tous ceux auxquels cette ambiance et ces lieux que sont les établissements, les cours, les prises de note, le rythme et les classes ne conviennent pas, ne sont pas adaptés pour diverses raisons objectives que personne n'a à juger.

Tous ces enfants qui diffèrent du modèle de l'élève type, simpliste, prévu par l'éducation nationale, et qui ne correspond peut être a aucun ou à une très petite minorité, en définitive.

Le passé ne pouvait pas faire en dehors de la rationalisation, de la centralisation, de la standardisation et de la simplification des ressources, des lieux, des moyens, des outils et des méthodes. Notre époque, elle, le peut.

Pourquoi mettre absolument en difficulté, bloquer et résister à leurs cas et leurs particularités individuelles alors qu'il y a d'autres moyens, d'autres outils pour leur permettre de suivre une scolarité normale. Pour une prétendue intégration sociale ? Rappelons que celle-ci prend plus de temps et plus de choix ou d'envie de la part de l'enfant qu'une expérience de bain de foule brutal et soudain dans une cours d'école auquel il est contraint, dans lequel il doit se débrouiller seul et le plus souvent apprendre à se défendre. Pour certains, différents, c'est un échec et c'est une souffrance bien plus qu'une bonne expérience réussie. Les enfants ont aujourd'hui un environnement social qu'ils se choisissent et qu'ils se construisent par diverses moyens et plus seulement la classe ou la cour d'école.

Il n'y a finalement aucune raison de fond : la réelle pédagogie consiste à rendre accessible à chaque individu les contenus, l'expérience et le sens quels qu'en soient le moyen et la forme employés. Elle ne consiste pas à normaliser et tordre les individus dans une forme prévue du contenu mais à l'inverse dadapter le contenu à la forme et à la dimension de l'individu.

L'enseignement peut donc être tout autant personnalisé et adapté que normalisé et uniformisé.

Une fois les habitudes prises, il est équivalent de voir et d'entendre un enseignant sur un écran qu'en vrai : celui ci n'étant pas sensé toucher physiquement les élèves. Ce qu'il dit et fait, lui ne change pas avec le numérique. Par contre cela reste, avec une autre efficacité que la prise de note manuelle.

Les petits Canadiens, Russes et australiens le font déjà au quotidien. Nos enfants ne sont pas plus attardés ou plus idiots, ils en sont tout à fait capables.

C'est d'abord une question de changement de mentalité culturelle, politique, enseignant et parentale : on ne fait de mauvaises expériences qu'avec ce qu'on refuse déjà par avance en raison d'ignorance, de résistance et de méfiances mentales qui n'ont rien ni de juste, ni de rationnel.

Le numérique n'enlève rien et n'ajoute rien à quoi que ce soit excepté : la réduction de distance et de temps de trajet physiques ; la révision des contenus et des thèmes à volonté ; la trace automatique du parcours sans transformation et sans perte de contenu ; l'ajout au cours de compléments provenant de l'extérieur ; la diversification des supports et des médias pour s'adapter à chaque thème et chaque type d'enfant ; la virtualisation du support qui est plutôt un avantage pour une génération numérique.

Pas plus que le papier et la plume ou le stylo n'ont dégradé l'enseignement lorsqu'ils ont remplacé la tablette de stuc et la pointe à graver, le numérique n'abimera l'enseignement si celui-ci est déjà de qualité.

Par contre il va le modifier et l'enrichir de quelque chose de nouveau, qui va au delà de la seule présence et du discours lu et récité devant une classe. La pédagogie est déjà autre chose que ça depuis longtemps, l'enseignement sera obligé d'être autre chose que ça pour transformer l'enseignant en pédagogue.

Enfin, concernant les objections d'égalité des chances des enfants face à l'adaptation personnalisée et numérique de l'enseignement. Depuis longtemps nous constatons 1) que la normalisation excessive les élèves ne conduit pas à leur égalité mais à leur échec, leur désintérêt, leur phobie, leur perte d'assurance et de confiance et à leur exclusion précoce lorsqu'elle ne respecte pas, coûte que coûte, le rythme, le style et la personnalité de chaque enfant 2) les pays qui ont misé de la bonne manière sur de tels pédagogies et de tels outils ont aujourd'hui de meilleurs résultats à la fois sur le contenus, les raisonnements et sur le développement de la personnalité.

L'éducation populaire avait déjà constaté et pointé toutes ces questions et avait déjà donné ces mêmes réponses. L'enfant spécifique, dans un cadre particulier, aura toute sa vie pour développer son intégration et sa normalisation à son propre rythme sans risquer de les casser dès le départ à force de vouloir la voir apparaître obstinément par des chemins forcés simplistes et obsolètes qui aboutissent à l'échec lorsque l'individu n'est compris que comme un contenant standard, adaptable à tout lorsqu'on le désire pour lui sans tenir compte de son individualité.

L’équité, que je préfère à l’égalité stricte, consiste à maximiser les chances, les aptitudes et le potentiel réels de chacun, non a les déclarer et les inventer, les tordre ou les forcer si ce n'est pas présent ou impossibles pour diverses raisons, quitte à culpabiliser et juger l’enfant lui-même de cet échec face à ce qu'il n'est pas, ne veut pas et ne peut pas.

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