La Gaule contre César : Chronique d'un militant de gauche au 21eme siècle

C'est un fait que nous vivons, nous tous, les gauchistes rescapés : militer, c'est devenu drôlement difficile. Les raisons sont multiples mais les premières sont à chercher dans l'état général des formations de gauche. Je vous propose d'en faire un tour, acerbe, mais ayant le mérite d'être posé sans complaisance sur la base d'une expérience individuelle de terrain.

Faisons le tour critique de ces tribues gauloises désunies que l'on appelle "formations de gauche" face à l'armée de Cesar organisée et stratège. Celle-ci enfonce et réenfonce les lignes sociales droit devant comme un tournevis, en l'absence de réel gardien du temple socio-humaniste. Nul besoin de nommer César, l'actualité le fait quotidiennement.

Tout d'abord, les points communs qui les rassemblent aujourd'hui : prôner chacune une grande union populaire comme socle fondateur sans jamais la mettre en place a leur échelle, discuter beaucoup en échangeant peu et oublier les réalités de la défaite collective engendrée par cette cacophonie en action sans sens tactique.

C'est comme ça, c'est une tradition : le bordel est presque génétique à gauche. C'est un style, mais un style pas toujours pratique.

En tout cas, pas de quoi rester fières de l'agitation des fanions respectifs usés dans de vieilles lunes passées pendant qu'il manque un nouveau grand drapeau commun. Celui qui, après la débandade, remotiverait les soldats isolés de terrain en attente du moment propice à se voir à nouveau ensembles et plusieurs avancer dans un même sens politique, utile pour améliorer le quotidien des francais :

Commençons par les trois "poids lourds", qui ont drôlement maigri après leurs dernières cures électorales.

- LFI. Un mouvement porteur en apparence, dans son style percutant, en poids d'élus et nombre d'adhésions. Mais patatrac, une ombre au tableau et pas des moindres : un leader populiste qui asphyxie ses propres forces vives réduites à des gaudillots castrés.

Impératif, capricieux et caractériel, ce gourou de mauvaise foi joue de phrases peu pensées et vites dites, de références aux dictatures plus que douteuses qui donnent la nausée. Quel gâchis. Dans la minute où l'on s'engage, soit on devient adepte, soit on regrette dans la honte.

Si bien qu'il ne mérite ni ses militants, de bonne foi, ni ses électeurs. J'en serai donc le jour où J.L. Mélenchon cèdera sa place, de gré ou de force, à quelqu'un de plus sain et de plus constructif. Quelqu'un qui n'imposera plus mais permettra la réflexion réelle, le débat et le dialogue interne au lieu de la répétition de mentras paranoïaques à propos de persécutions imaginaires et d'ennemi intérieur, ce qui résonne curieusement comme un discours stalinien. Une fois la statue déboulonnée en place rouge, ce jour là, pourra-t-on construire quelque chose de moins autarcique qu'un parti carricatural replié sur lui-même, capable d'entrer en compétitions agressives internes à la gauche, mordant toute alliance aveuglément comme un pitbull affamé, scandant des dogmes plus que critiquables.

En revanche, je reconnaîs la visibilité, la présence et l'action de terrain mais attrophiée par cette autarcie de survival. A gauche, on a surtout pas besoin de reprendre les recettes de M. Le Pen pour la combattre, même si le peuple reste attiré par l'agressivité et l'excès, même si la violence en politique reste efficace comme une vieille réclame des années 30. La déontologie en politique existe. En tout cas, elle devrait interdire certaines recettes poujadistes à l'opium populaire dont on connaît les conséquences historiques, jusqu'en Amérique du Sud.

- PCF. Acronyme qui contient par définition encore le terme "communiste" en 2020. Un parti de sénateurs et d'élus locaux par jeux d'alliances variables, vieillissant et baronique. Les militants, comme toujours, y sont sincères et de bonne volonté s'il fallait encore le dire. On y trouve des gens bien, de gauche. Mais a une échelle macro qui défini la politique en tant que tel, la gauche de 2020 n'a plus à être réduite à une optique des années 30, un gouvernement et un programme centraux évoquant une URSS qui a fait suffisamment long feu pour constater une terreur équivalente au nazisme en horreurs humaines par ces recettes ne voulant tenir compte du peuple réel au nom d'un peuple théorique eugéniste, sans nom et sans individu.

Je reconnais, là aussi, volontier une histoire du communisme propre à la France. Néanmoins ce mot résonne "bizarrement" à la lumière de l'histoire internationale. Il hérisse donc les poils de pas mal de personnes, ce qui se comprend. Par répulsion, il fut responsable d'une partie de la désaffection internationale des fondamentaux de gauche qu'il s'était approprié auparavant et qu'il a entraîné inéluctablement dans sa chute avec comme conséquence l'emergence de tendances ultra-droite dans les pays de l'est.

Les peuples réels sont attachés aux libertés fondamentales de l'individu, à l'humanisme et à la démocratie qui ont rien à voir avec une gestion industrielle en masse. Donc lorsqu'il changera de nom pour "gauche" afin de retrouver le sens originel de "communard humaniste" avant celui de "communiste". Lorsque par des mots porteurs de symboles et d'importance, il cessera d'être fier d'une partie de l'histoire locale occultant l'autre partie mondiale. Lorsqu'il renoncera au modèle de sur-centralisation et de sur-rationalisation des décisions et des pouvoirs loins des peuples dans toutes leurs particularités et des territoires dans toutes leurs diversités. Lorsqu'il sera plus dynamique, moderne et sexy autour d'une nouvelle alliance nécessaire pour dépasser 2% d'intention de vote. Alors, pareil, ce jouer là, nous verrons si l'on peut en refaire quelque chose d'utile aboutissant à un résultat efficace et une renaissance moderne d'une gauche unie.

- Un PS qui a force de ne plus vouloir appaitre communiste y est arrivé en trahissant ses fondations, ses fondateurs, ses partisans et son histoire dans un social libéralisme flou et liquide, pour ne pas dire opaque comme un océan polué par une marée bleue. Un parti tellement installé dans le confort de sa décadence qu'il en a oublié sa raison et sa cause. Virée à droite d'un trait avec LaREM pour une partie, une forte tendance à le faire pour l'autre partie restante. Sans doute plus par crainte d'un gourou-président concurrent des Le Pen et Melenchon qu'une opposition de fond sur le corpus idéologique. La dynamique sur la gauche de ce parti reste donc très mal engagée, autant que le futur.

Comme toutes les sociales démocraties européennes, je tiens le PS responsable du virage à droite français et de la montée du FN/RN suite à l'écroulement du pilier national de gauche dont il était détenteur majoritaire. Pilier de la maison France qui a toujours été formé par l'équilibre avec un pilier de droite (modérée et démocratique), tout autant nécessaire en démocratie (même si ce n'est pas mon idéologie) pour ne pas voir basculer tout l'édifice sur l'extrême droite. Il est évident que sans opposition, celle-ci se reconstruise seule là où on ne voudrait surtout pas la voir. Je l'ai donc encore très amère après plus de 10 ans d'engagement et d'adhésion, meme si ce scénario était prévisible depuis longtemps vu...du bas.

Une réforme interne de ce prédestiné Titanic aurait été encore possible avant un aussi pitoyable naufrage si le couple Hollande/Macron n'en avait pas noyauté la barre coute que coûte pour ses propres ambitions. Pour le coup, l'ennemi était bien intérieur, comme un virus prompt à achevé un vieux corps malade à la dérive qui n'en avait déjà plus besoin. Peut-être reste-t-il encore quelques troupes prêtes à une alliance de gauche : comme les précédents, nous verrons le jour venu.

Maintenant que nous avons passé en revue les "têtes de gondoles", visitons les stocks en arrière boutique.

- Les diverses micro-tentatives ponctuelles de gauche sociale et démocratique, émergées en catastrophe à partir de zéro suite à la chute du PS. Aucune n'a tenu, n'a eu le poids et la dynamique escomptés après le cataclysme et la prise du centre vaquant par un Napoléon en pleine gloire. Je souhaite bon courage à ceux qui ont fait ce choix courageux, intègre et qui continuent à donner de leur temps dans ce pèlerinage dans le désert. Mais stratégiquement, lorsque le peuple ne suit pas en 5eme République, lorsqu'il recherche la masse et non l'aventure, je ne peux voir à quoi chacune de ces démarches pourrait aboutir isolement, malgré toute la bonne volonté individuelle des croyants. Encore là, respect, mais des alliances durables sont plus que nécessaires pour dépasser chacune 2%.

- Je ne parle pas de NPA et LO dont émergent toujours des "gueules" sympathiques, bien aimables, mais qui n'ont chroniquement aucune organisation et aucun poids politique en dehors de savoir faire des punchlines efficaces et aranguer les foules dans des manifs ponctuelles des grands jours et des grands soirs. Les deux partagent un défaut commun : n'être toujours pas revenus de Trotsky et de Mao avec sa terreur du bonheur forcé d'un peuple décimé digne de 100 Le Pen. Ce sont des partis hétéroclites alliant la carpe et le lapin en x ramifications, foutoir et foire à l'ampoigne, au message commun peu visible, carricatural, très loin de proposer des programmes cohérents, réalistes, robustes suffisamment ouverts et démocratiques, faisant place à une économie moderne, juste et équitable. 2020 n'est plus 1968. On sait que Mao était le troisième salopard de la bande ayant fourvoyé le corpus gauche dans des délires et des atrocités. La politique c'est définitivement plus que des manifs, des débats et des slogans sur des instants. Être contre ne suffit plus pour sembler être pour quoi que ce soit ensuite.

- Je ne parle pas non plus de ces miriades de groupuscules sectaires qui forgent maintes théories mondiales et universelles à 15 dans un studio autour d'un site web amateur et d'idées philosophiquement toutes intéressantes à propos d'un système et d'un peuple jusqu'à présent inconnus, s'ils existent chacun réellement. Grâce à eux, il existe autant de théories diverses de gauche que fromages français. Quel créativité. En tous les cas, s'ils ne font aucun électeur, ils occupent de l'espace et contribuent au stéréotype, ce que la droite n'a pas à subir. Encore une particularité de gauche.

Que pourrait-on faire de ce qui ressemble plus à un exercice de rhétorique qu'à un programme politique, à part faire rêver quelques jeunes encore peu capables de recul critique sur la valeur de la démarche et qui tentent de s'initier à la chose sociale et politique ? Mais qui sait, peut-être que le futur FN de gauche se trouve en germe dans l'un de ses groupuscules.

Quel conseil leur donner pour y parvenir ? Un peuple, si l'on a la prétention d'en parler et d'en détenir une quelconque vérité, ça se rencontre, ça s'écoute et s'observe, ça se persuade par des échanges et des débats, ça se fédère et ça se motive avant d'être en mesure d'en dire quoi que ce soit. Surtout dans le but de mener et de fonder. Si ce n'est que pour parler, théoriser à propos de gens qui souffrent et sont dans la merde, ça ne sert à rien, c'est déjà fait : la religion et les clergés savent très bien le faire, pas besoin de copies en rouge et noir.

Ils sont souvent donneurs de leçons c'est braves gens que l'on ne comprend pas, alors profitons en pour leur donner une leçon peut-être utile. C'est la base d'une théorie : la connaissance et l'observation de terrain, l'expérience appliquée, avant l'imagination et l'hypothèse, parfois complètement erronées. À 15 convaincus l'union internationale semble toujours évidente bien que mal partie pour la terre entière, c'est certain. "Si le peuple était moins con et différent, alors avec mes 14 potes on aurait parfaitement raison". Certes. Peut-être. Mais avec le peuple réel non tel qu'il devrait être mais tel qu'il est et veut rester quoi qu'on en pense, on peut aussi envisager une erreur de départ dans la perception de son fonctionnement, de ses besoins, de son épanouissement, de ses aspirations profondes et le programme qu'on lui attribue dans cet isolement fondamentaliste à 15 membres ? Non ? Peut-être que soi-même on est pas le peuple entier et qu'il ne voudra jamais devenir comme nous ? Peut-être qu'il ne veut simplement pas de ces "merveilles" émanant d'une religion rouge parce qu'il est déjà suffisamment éclairé pour en douter et les refuser, sans explication ou leçon supplémentaire de la part de gens qui n'ont que relativement peu d'expérience personnelle à propos de ce dont ils dissertent ?

Bref, pas de quoi faire de la politique et y investir du temps plus loin qu'un café-debat. Ce sont des curiosités, des prototypes, des exercices mentaux qu'ont ne peut même pas qualifier d'utopie, pas assez robustes et completes pour en faire un usage courant. Derrière le propos, leurs bases réelles sont aussi faibles que lointaines de tout fondement. Ils ont le droit d'exister, tant qu'ils ne nuisent pas, ne prônent ni la dictature ni la violence. Mais dans tous les cas, ils n'aident pas la politique réelle de gauche, c'est le moins que l'on puisse dire.

Enfin, la cave, obscures :

- FN/RN, que dire : rien. A part qu'il faut dénoncer la mascarade, l'énorme prise pour des cons. Ce n'est pas et ne sera jamais la gauche même si des ouvriers et des employés sont séduits, aujourd'hui. Ils pourraient être séduits par des tas de choses, y compris le porno, ce n'est pas pour ça que le porno serait une nouvelle gauche. Il reste un adversaire qui grimme son ADN noir cancéreux en ADN rouge sang comme un virus prêt à infester le corps entier. Efficace, très efficace autant que la soif de pouvoir à tout prix est grande, à l'image de cette greffe morbide et difforme entre une tête d'extrême droite sur un corpus de gauche, digne de Frankenstein.

Il est la raison principale pour laquelle je n'ai pas adhéré au mouvement des gilets jaunes, mais que je le fait pour les mouvements sociaux actuels, structurés. Leurs actions, aussi choquantes que spéctaculaires ont ressemblé à des nuits de cristal en s'en prenant aux biens collectifs, aux mobiliers publics, au voisin parce qu'il a une belle montre, aux boutiques de gens qui bossent eux aussi, aux gars d'à côté, au mec qui habite Paris pour ses raisons, et aux pauvres clandestins planqués dans des cuves de camion. Pour quoi dire et quoi faire ? On en sait rien. On a senti la patte du FN immédiatement.

La gauche ce n'est pas s'en prendre aux autres peuples, aux autres tout court pour purger sa haine et sa diarrhée d'aigreur et de frustration sur celui qu'on croise. Ce n'est pas se cacher dans l'hystérie collective d'une foule. C'est l'espérance pour vivre ensemble, dans le respect, non contre les autres en prenant sa revanche durant une nuit de purge et en s'isolant. C'est pas trier, c'est pas la chasse à l'ennemi intérieur, c'est pas "l'autre", c'est pas s'en prendre aux plus faibles en se disant que c'est lui le plus fort alors qu'on est concrètement cent en face d'un seul avec des barres en fer. C'est dire tous ensembles et pas "moi d'abord" ou "moi à la place" dans la violence sourde, alcoolisée et aveugle parce qu'on a ni éloquence ni argument pour passer autrement qu'en frappant et en écrasant. C'est pas faire avec ses bras et des armes ce que la finance fait avec l'argent. C'est pas dire tout et n'importe quoi pour faire plaisir et avoir du succès à tout prix. C'est déjà avoir une éthique et une morale, une ligne de conduite, un propos courageux et un message fort, qui vont plus loin que la réaction, la seule protestation qui défoule, surtout sur la gueule de l'autre. C'est écouter, regarder et comprendre avant de gueuler pour proposer comme un citoyen au lieu de réclamer comme un ado. Quand on revendique il faut savoir pourquoi exactement et quoi proposer à la place, notamment la liberté et la différence, l'ouverture, l'écoute, la tolérance et l'indulgence. La solidarité, c'est pas à la carte pour moi et ceux qui me ressemblent. À gauche, on respecte les gens, les individus, tous, même si c'est plus difficile, même s'ils sont différents ou pas d'accord, avant tout : ils sont humains et libres.

Ceci étant posé par rapport au malaise durant ces manifestations : Je n'aime pas les dictatures et les terreurs, qu'elles soient populaires ou individuelles parce qu'elles ont tendance à manger leurs individus de l'intérieur jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un, le plus agressif, le plus hystérique, le plus taré et le plus brutal. C'est exclure et dominer pour être d'accords par avance au lieu d'inclure en découvrant et en débattant à égalité. En résumé, c'est l'opposé de la gauche. La Gaule a déjà Cesar au pouvoir, pas la peine qu'elle ait Néron.

 

Voilà, le tour est fait. Je crois n'avoir ni oublié ni épargné personne. Maintenant, lorsqu'on est militant de gauche au 21eme siècle en France, que fait-on ? Combien sommes nous dans ce cas ?

Je ne crois pas être le seul à avoir fait le même tour désabusé du camp retranché des gaulois, pourtant nous n'avons que celui-là et il est en passe d'être pris. Nous avons définitivement besoin d'un nouveau drapeau rouge au lieu des fanions usés, bien plus que d'un Vercingétorix. À bon entendeur.

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