Le Malin petit QATAR

Ce petit pays de 2 millions d'habitants bien qu’encerclé par des voisins plus musclés et mieux dotés que lui est réellement un monstre d’ingéniosité marketing, qui ne plait pas à tout le monde.  Sa force est de disposer d’un réservoir gazier immense (le 3ème producteur au monde), mais aussi de savoir jouer aux échecs comme aucun autre pays dans le monde.  Sa fragilité est surtout de vouloir jouer l’apprenti  modèle dans  un pays ou la liberté de penser  est encore très discutable.  Le Qatar serait certainement resté au pinacle des bons élèves de la classe s’ils avaient su cultiver la discrétion.  Après tout, combien de pays continuent de siéger impunément à la table des grandes puissances sans qu’on y trouve à redire ? « Small is beautiful ».  L’examen grand angle de ce pays est absolument insensé sur le papier, et exceptionnel dans les faits, car il résume a lui tout seul  bien des contradictions de puissances occidentales dont la France  jouant une partition hachée mais néanmoins  intéressée.  En intégrant  le cercle des pays francophones en 2012, le Qatar a pris tout son bon monde de court y compris les plus francophones du club.  Difficile de refuser à un pays l’envie de défendre la langue de Molière,  mais difficile ensuite  pour les pays membres de critiquer a haute voix ses ambitions hégémoniques et ses dérapages sur les droits de l’homme.  Hégémonique est le qualificatif de ceux qui jouent le verre a moitié vide, dont une grande partie de la gauche française, très mal a l’aise sur ce sujet depuis le rapprochement de nos deux pays sous l’ère Sarkozy.   En y regardant de plus prés, rien de neuf a l’horizon sauf que  la stratégie du Qatar de miser sur les 3 leviers Média (Al Jazzera), Culture (projet Katara) et Sport (projet coupe du monde 2022) est un modèle du genre,  un véritable « MBA case Study » pour les étudiants en marketing.  A son crédit, le Qatar dispose d’une offre thématique ciblée, d’une ambition politique démesurée, d’une gouvernance royale resserrée, d’une stratégie de différenciation unique, d’un positionnement de long terme, de moyens financiers considérables, et last but not least, de nombreux pays amis. Ses  maillons faibles sont connus de tous, inutile de revenir dessus !   D’autant qu’autour de lui, le Qatar n’est pas seul a vouloir exercer son influence sur cette zone :  Abou Dhabi et Dubaï veillent chacun à leur manière à ne pas trop « copiner » avec leur minuscule mais influent voisin du nord. Cette recommandation vaut d’ailleurs pour tous les business men qui circulent dans la région, éviter de parler de Dubaï et D’Abou Dhabi lorsque vous séjournez au Qatar est un conseil avisé.

Sur le papier, c’est Abou Dhabi qui présente les meilleurs fondamentaux, du pétrole (9% des réserves mondiales) mais pas que ! Une activité industrielle diversifiée autour de son Port et de ses zones franches, des projets dans le tourisme, bref, des fondamentaux plus solides que Dubaï qui a senti le souffle du retournement immobilier mondial en 2008, mais cet émirat a repris sa croissance à un rythme effréné autour d’investissements dans les infrastructures logistiques, portuaires  et aériennes.  Dubaï reproduit le modèle Singapourien,  avec quelques singularités et ça marche ! Paul Virillo disait bien qu’un pays qui maitrisait les flux logistiques capturait à terme la valeur ajoutée des biens et des services.  Dubaï est devenu un hub world class ouvert 24 H/ 24 accueillant 10 millions de visiteurs et traitant 150 million de tonnes de marchandises/ an (6ème  rang mondial).  Le temps de séjour moyen d’un passager était en de 12 h en 2005,  il est aujourd’hui de 36 heures soit 3 nuits d’hôtels en moyenne.

Cette concurrence régionale finalement est saine car elle pousse chaque état  à innover pour un monde post énergies fossiles.  Doha a bien anticipé cette transition économique alors bien sur, Qatar Airways n’est pas Emirates, la compagnie Dubaïote,  Doha a dû inventer une voie originale et imposer sa signature; c’est chose faite aujourd’hui car  le Qatar est devenu  une brand internationale.  Certes Doha  ne dispose pas encore des infrastructures de services aussi performants que ses voisins, ni des fondamentaux d’attractivité des pays les plus puissants de la planète mais  à l’image d’un NIKE qui s’est lancé il y a 30 ans (…) sur le marché de niche de la running shoes, pour devenir 15 ans plus tard le leader mondial des équipementiers sportifs, le Qatar joue sur le même registre du petit poucet qui veut tout croquer et qui ne s’interdit rien.  Le petit peuple qualifié de bédouin du nord par les Saoudiens tient enfin sa revanche.

Alors oui, le Qatar dérange !  Mais que souhaite t-on au juste dans cette partie du monde ?  Si l’on postule que le modèle libéral américain ou européen n’est pas exportable dans cette partie du monde, il faudra se contenter d’une position médiane au risque de passer pour le parfait hypocrite.  Y a-t-il un voisin régional plus respectable ? L’Arabie Saoudite ? L’Iran, le Yémen ? Oman ? Bahreïn ? Les Emirats Arabes Unis ? Compliqué en effet d’en féliciter un plus qu’un autre sur le registre droit de l’homme.  Alors soyons aussi constructif avec le Qatar que nous le sommes avec l’Algérie, le Sénégal ou même l’Etat de Singapour, et arrêtons de surligner seulement les points de progrès, stoppons notre incessant et fatiguant Qatar Bashing, sur des reflexes aussi conservateurs et  des postures d’un autre temps. 

Le rapport de force n’est pas inégal, nous avons la culture, le  savoir faire,  et l’expérience euro-méditerranéenne, Le Qatar dispose de moyens financiers et d’une ambition géopolitique,  a nous de proposer des bons projets collaboratifs originaux ; ne laissons pas le Royaume Uni occuper le terrain  et former les futurs responsables de ce pays autour de métiers que nous connaissons parfaitement, cf. ingénierie pétrolière, services financiers, services logistiques, conseils en managements et informatiques etc.…

Ce pays est malin, clairvoyant et habile, n’en déplaise aux auteurs du dernier essai « le vilain petit Qatar ».

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