La lumière dans laquelle volent les pigeons se diffuse à travers des vitres on ne peut plus sales. Le grand bâtiment de la gare fait penser à un vestige délaissé, témoin encombrant des plus beaux jours de la Yougoslavie. On l'imagine préparé pour le tournage d'un nouveau Blade Runner, acceptant la lueur du jour, mais réconcilié avec le roman de K. Dick et sa solitude du silence, son temps en voie de suspension. Plus prosaïquement, les lieux ont l'air d'attendre les soins d'un documentaire venu au chevet des espaces post-communistes délabrés.

 

      Pourtant la gare fonctionne. Elle permet de relier Novi Sad à Belgrade en moins d'une heure et ce, même si aucun horaire n'est affiché, même si l'employé du guichet remballe sans ménagement le voyageur qui ne comprend pas son serbe pourtant si simple à décrypter pour un habitant originaire de l'ancienne patrie des « Slaves du Sud », un espace qui n'en finit pas de se recomposer. Pour connaître les horaires des trains : internet. Une connexion wifi est accessible dans le petit café incrusté dans la gare où des jeunes et des moins jeunes tournent à la bière de bon matin. Le train qui mène à Belgrade : une machine venue de Suisse qui ferait pâlir d'envie les habitués des TER français. S'il lui arrive de s'écarter de l'horaire de quelques minutes, il est rapide et offre un état irréprochable. Son affichage électronique prévient que les passagers sont sous vidéo surveillance. Les sièges sont confortables. Le personnel du chemin de fer, parfois armé de gourdin, parfois très souriant, répond aux exigences d'une clientèle nombreuse d'habitués. Comme partout où s'efforce d'être rentable le chemin de fer, le passager voit défiler des gares désaffectées ou partiellement fermées. On peut y voir le signe d'une économie post-communiste qui délaisse les belles réalisations de l'Homme mais dans le Pas-de-Calais, le magnifique bâtiment de la gare de Saint-Omer n'est-il pas abandonné des services de la SNCF, au profit d'algécos plantés insolemment pour enlaidir un site patrimonial ?

 

    Connectée à la capitale, Novi Sad, deuxième ville de Serbie, dopée par un boom des activités informatiques sera capitale européenne de la culture en 2021. Le top départ des opérations immobilières a été déjà été donné. Mais de quelle Europe s'agit-il ? La ville est surnommée « la perle du Voïvodine » : la région serbe la plus longtemps rattachée à l'empire austro-hongrois. Le territoire est saturé de cet héritage. Il n'est pas jusqu'à la muséologie qui ne porte les marques de l'école de Vienne. « Région autonome » selon les terme de la constitution qui avait un temps voulu donner ce statut au Kosovo, le Voïvodine est bien un avant poste tourné vers l'Union Européenne pour une Serbie toute bordée de l'édifice politique lancé sur le flot de l'histoire par R. Schuman et qui, depuis une dizaine d'années, ne sait plus vraiment où il va. L'adhésion à cet espace semble loin et les élections successives montrent que les citoyens serbes hésitent, peut-être autant que l'UE elle- même.

 

       Au fond du lit du Danube qui traverse la ville, gisent encore des restes des bombardements de l'OTAN de 1999. De l'uranium appauvri dans ce cours d'eau légendaire, témoins de la dernière guerre vécue en Serbie et que les habitants de Novi Sad appellent tout simplement « la guerre ». Car celle qui a déchiré Serbes, Croates, Musulmans bosniaques, les citoyens de Novi Sad ne l'ont pas vue.

 

      Le contraste avec Niš, la troisième ville du pays, est frappant. Ce nœud routier, déjà important à l'époque de l'empereur Constantin, abrite aujourd'hui un petit aéroport. La ville est reliée à Belgrade par un train d'un autre âge, aux horaires fluctuants, tant et si bien que les usagers préfèrent le bus. Nous sommes bien à l'est de l'Oder, dans cette autre Europe détachée dès le XIIè siècle du trend économique occidental. Les boutiques modernes groupées dans le centre font pâle figure. Avec sa forteresse qui va du blanc au jaune selon les caprices du soleil, Niš paraît bien balkanique à côté de la future capitale européenne de la culture.

 

     Le terme Balkans serait-il toutefois désespérément à opposer à celui d'Europe ? Novi Sad, que la Hongrie revendiqua après le traité de Trianon et le dépeçage de l'empire des Habsbourg, se trouve sur le continent européen. Mais dans quelle partie ? Les Balkans ? L'Europe centrale ? La langue de Stefan Zweig, parlée dans les espaces aujourd'hui centraux de l'UE, dispose de mots qui proposent à l'opinion une lecture plus pertinente des réalités géographiques de cette partie du continent alors qu'en France les expressions du genre « ex-Europe de l'Est » sont encore couramment usitées dans les conversations, quand ce n'est pas à l'écrit. Le nationalisme croate aime à repousser les « Balkans » à l'est de son pays pour assimiler la Croatie à la « vraie » Europe.

 

     Le débat sémantique serait sans fin et absurde si les fonctionnaires de l'UE ne se disaient pas aux prises avec la « mentalité balkanique » lorsqu'ils jugent du haut de puissance les « efforts » faits par le gouvernement croate pour s'adapter aux standards de l'UE. Il est vrai que « l'économie grise » est pèse plus lourd côté serbe que côté croate. Les horaires de travail sont moins fixe et surtout, les contrats en bonne et due forme, plus fréquents. Le travail déclaré est une denrée mal connue pour beaucoup de ceux qui sont arrivés dans le monde du travail après le socialisme. Mais comme en Croatie, le secteur public attire pour la sécurité qu'il procure même si l'adhésion à un parti politique est souvent son corollaire.

 

     De Novi Sad on se rend rapidement à Prague, Vienne, Budapest, Timisoara. La Bosnie voisine attire moins même si la route est bonne et si les liens avec la République des Serbes de Bosnie sont vivaces. A quelques kilomètres au nord, se trouvent les monastères de Sremski Karlovci, marqueur de l'identité serbe et que les habitants revendiqueraient sans doute autant que ceux du Kosovo s'ils étaient menacés. Certains bâtiments patrimoniaux ont été restaurés à l'aide de fonds européens. C'est aussi là que l'église orthodoxe russe organisa ses deux premières assemblées destinées à fonder une Eglise hors frontières après la victoire de l'Armée rouge.

 

     Novi Sad, au cœur d'un réseau international d'influences européennes, attire en été un festival de musique,   « Summer in Love » où se bouscule une foule partiellement étrangère. Les Serbes de Novi Sad aussi et leur aisance en anglais parfaite. Les cours de langue française allemande, hongroises ou suédoise sont facilement accessibles dans la ville. La médecine à Stockholm cherche des spécialistes venus du monde entier. Sans pouvoir faire partie des travailleurs détachés de l'Union Européenne (la liste blanche), la main d’œuvre de Novi Sad est nombreuse à temporairement trouver du travail près de chez eux mais dans l'UE. Certains parviennent à perpétuer la tradition migratoire qui donnait des travailleurs à l'Allemagne. Les candidats attirés par la froide Russie sont rares de nos jours. Le russe, deuxième langue utilisée sur internet en Europe, est peu apprise en Serbie. La riche et puissante Gazprom fait bien un peu rêver comme en témoignent de grands panneaux publicitaires portant un ambitieux slogan (« Partenariat pour le futur ») quasiment bilingue surmontant les deux drapeaux tricolores si ressemblants. Les liens avec Moscou sont toutefois limités. Sur le marché aux puces « Nylon » où l'on trouve de tout, un vendeur de manteaux évoque son séjour dans le bassin minier de Sibérie occidentale. C'était il y a semble-t-il une éternité.

 

 

        Les fers à souder, les machines à coudre, les manteaux de ski, les babouches, les piles rechargeables, les j jeans et autres pulls en cachemire, que les petits vendeurs vont chercher parfois hors des frontières témoignent d'un contact intime, d'un va et vient, avec un monde étranger toujours plus proche. Les groupes nationalistes, il y a vingt ans pourtant bien développés, se font rares et leurs rangs sont clairsemés. Les grands gaillards aux allures de brutes volontiers alcoolisées ont d'autres soucis en tête, sauf s'il s'agit de se défouler autour du football. Les nationalistes croates continuent pourtant de revendiquer des territoires du Voïvodine où les Croates sont très peu nombreux. Mais les Serbes qui représentent les trois quart de la population cohabitent mieux qu'aux XIXè et XXè siècles avec les nombreuses autres nationalités. Et même si, comme ailleurs en Europe, les Roms restent mal perçus, la fièvre nationaliste est bel et bien apaisée dans cette petite région.

 

       Les liens temporels et spatiaux qui relient la future « capitale européenne de la culture » au reste du monde sont très solides. Jadis porte d'entrée des cavaliers venus d'Asie centrale, prolongeant la plaine hongroise, la région se tourne aujourd'hui vers l'ouest de l'Europe. Décidément l'UE, à 28 ou 27, offre de belles perspectives aux villes dynamiques, bien connectées comme à certaines. Même au Voïvodine. Mais ce développement enrichira-t-il au point de satisfaire le désir de confort de touts ceux qui désirent encore quitter la région pour vivre correctement ? Et que faire de la question des États-nations ? Le vieux continent ne balbutie pas, il ne bégaie pas. Nous avançons par un nouveau chemin en contournant la question. Certains succès tangibles sont au moins à souligner.    

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