Méfions-nous de ceux qui nous veulent du bien

Est-il légitime que l'Etat se préoccupe de la santé des citoyens ? En 2011, Jacques Attali a publié sur son blog un texte d'une hallucinante stupidité dans lequel il déclarait « Tout est clair, désormais, il faut interdire la production, la distribution et la consommation de tabac ». On aurait pu penser qu'il s'agissait d'une déclaration outrancière propre à un individu isolé en proie à des accès de paranoïa psychotique. Malheureusement il n'en est rien et Jacques Attali n'a fait qu'exprimer clairement la logique des politiques en cours tant à l'échelle nationale qu'européenne. Il y a quelques jours, le parlement européen a voté dans un bel unanimisme une directive sur le tabac d'essence prohibitionniste. Presque au même moment, la commission des affaires sociales du Sénat a livré un rapport préconisant une augmentation du paquet de cigarette qui l'amènerait ( dans un premier temps ? ) autour de 11 euros. Par ailleurs, il est désormais considéré comme acquis que le gouvernement a le droit et même le devoir de mettre en place des politiques pour amener la population à ne plus fumer.

Ainsi la ministre de la santé Marisol Touraine a-t-elle appelé à une mobilisation générale contre le tabac. Elle a notamment souhaité que les villes créent des espaces où la cigarette serait interdite comme « des parcs, des cités universitaires, des plages, devant les écoles ». Elle ajoute cette remarque si représentative de la doxa actuelle : « Est-il normal que des mères, des pères ou des nounous fument dans un parc public où jouent les enfants ? Je ne le crois pas. ». Ce qui est extraordinaire, c'est que madame Touraine considère manifestement qu'il n'est en rien nécessaire qu'elle tente d'expliquer en quoi il y aurait là quoi que ce soit d'anormal. Et elle a sans doute raison, en un sens, de ne pas s'en préoccuper puisqu'il est peu probable que quiconque le lui demande. Il est en tout cas parfaitement évident que des parents qui fument sur des bancs, en plein air, à dix mètres de l'aire de jeux où des enfants s'amusent, ne nuisent en rien à la santé de ces derniers. Par conséquent, ce que madame Touraine, ministre de la santé, trouve anormal, c'est que des parents donnent un mauvais exemple inacceptable aux enfants en fumant devant eux pendant qu'ils font joujou. Il fut un temps où on aurait immédiatement rétorqué à Marisol Touraine : Mais de quoi vous mêlez-vous madame la ministre et en quoi cela vous regarde-t-il ? Mais cette époque est révolue et désormais, on considère comme une évidence absolue que l'Etat est en droit de s'immiscer dans la vie privée des gens pour les protéger contre eux mêmes et les forcer à se comporter de manière correcte, notamment en ce qui concerne leur santé.

Pourtant, la question mérite d'être posée, est-il vraiment légitime que l'Etat se préoccupe de la santé des citoyens ?

Le rôle de l'Etat, dans le domaine de la sécurité, est de protéger chaque individu contre les agressions d'autres individus. En aucun cas, l'Etat n'est en droit de protéger l'individu contre lui même, sauf dans les cas très spécifiques où ce dernier est totalement irresponsable de ses actes. La volonté, de la part de l'Etat, de protéger l'individu contre lui même et de l'empêcher de se faire du mal est, par essence, totalitaire. Un individu considéré comme suffisamment responsable pour être doté du droit de vote est par définition tout aussi responsable quand il s'agit de décider s'il va fumer ou pas. D'où la grande hypocrisie qui caractérise l'utilisation par les politiques du mot pédagogie. D'une part parce que des mesures de nature prohibitionnistes sont désignées comme des actions de pédagogie ou de prévention. Il n'y a rien de préventif ou de pédagogique dans le fait d'augmenter le prix du paquet de cigarette jusqu'à un seuil prohibitif ( tiens, accessoirement, seuls les gens qui gagnent de l'argent pourront continuer à fumer, les pauvres devront se mettre à l'eau du robinet et aux fruits et légumes discount ). Il n'y a rien de préventif ou de pédagogique non plus dans le projet d'imposer des images de poumons cancéreux couvrant les trois-quart des paquets de cigarettes. Cela s'appelle de la propagande et de l'intimidation.

Le seul argument objectif susceptible de justifier une politique gouvernementale de lutte contre le tabac est celui du coût économique résultant des soins médicaux apportés aux gens malades du fait de la tabagie. Mais alors, si on a recours à cet argument, il faut prohiber toutes les conduites à risque, à commencer par la consommation d'alcool. De plus, il faut rappeler que le remboursement des soins médicaux n'est pas un cadeau que nous fait l'Etat dans son infinie mansuétude. Nous cotisons tout notre vie et le remboursement des soins de santé n'est pas un privilège.

Cette politique de lutte contre le tabac participe d'un processus d'infantilisation de plus en plus marqué. On ne cesse de célébrer les vertus du citoyen libre, autonome et responsable et, dans le même temps, on ne cesse de prendre des mesures fondées sur le postulat que l'individu n'est pas responsable et n'a pas à l'être. De ce point de vue, j'ai quelques propositions à soumettre au gouvernement français et au parlement européen afin de faciliter l'avènement d'une société harmonieuse et saine exclusivement composée d'individus libres, autonomes, obéissants et stérilisés : interdiction du football ( spectacle barbare qui déchaîne les pires passions bestiales ), apposition de photos de foie rongé par la cirrhose sur toutes les bouteilles de vin, criminalisation de tout rapport sexuel sans préservatif, interdiction totale de la publicité sous toutes ses formes ( entreprise de manipulation des esprits faibles, donc de tous les esprits ), interdiction pour tous les professeurs d'évoquer devant leurs élèves les Fleurs du mal de Baudelaire, ce soi-disant écrivain étant manifestement un pitoyable dégénéré sans caractère incapable de s'empêcher de fumer, de boire, de se droguer et de fréquenter des femmes de mauvaise vie ( pardon, des personnes prostituées ).

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