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Billet de blog 7 févr. 2020

Interview du PDG de Philip Morris : l'indécence d'une industrie à bout de souffle

Dans le journal suisse le Temps, André Calantzopoulos, PDG de Philip Morris International, a détaillé la stratégie du groupe, fait la promotion de ses produits « à risque réduit » et accusé les pouvoirs publics suisses de « manquer de courage » après le refus du gouvernement d’autoriser le fabricant de tabac à sponsoriser son pavillon à l’exposition universelle de Dubaï.

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Décryptage de quelques phrases trompeuses du président d’un des géants les plus controversés du tabac.

« Vis-à-vis des consommateurs, je pense que la crédibilité de nos nouveaux produits est bonne »

IQOS comptait, en décembre 2019, environ 3 millions d’utilisateurs dans le monde, selon les chiffres fournis par PMI sur son site internet. Très loin du 1,1 milliard de fumeurs qui fait vivre le marché du tabac duquel Philip Morris, malgré ses promesses d’un avenir sans fumée, possède encore 15 % des parts de marché.

Une large partie des ventes se concentre au Japon, où aucune politique antitabac claire n’est mise en œuvre dans le pays. En France et dans le reste du monde, les ventes peinent à décoller. Malgré des campagnes de ventes agressives et parfois illégales, comme en mars 2018, quand le cigarettier a été épinglé pour des méthodes de vente contraires aux lois en vigueur.

 « Nous avons la science de notre côté, qui prouve que nos produits sont effectivement à risques réduits »

Cet argument est, sans doute, l’un des plus fallacieux de tout l’interview. Si les études de PMI invoquent en effet une prétendue moindre dangerosité d’IQOS, la Ligue pulmonaire suisse affirmait, déjà en 2015, qu’« aucune étude indépendante qui établit une diminution de la dangerosité » n’existait à l’époque. En 5 ans, rien n’a vraiment changé. En revanche, les études indépendantes publiées sur ce sujet contredisent très largement les arguments de Philip Morris.

En 2017, une étude publiée dans le JAMA Internal Medicine par un groupe de chercheurs lausannois indique que les taux de substances toxiques dans la fumée de l’IQOS seraient plus élevés que ceux annoncés par Philip Morris et que la fumée d’IQOS serait composée des mêmes éléments que ceux contenus dans la fumée du tabac issu des cigarettes conventionnelles.

En 2018, une étude de l’Université de Californie San Francisco affirme que passer de la cigarette classique à un produit « sans combustion » ne permet, en aucun cas, de réduire les risques pulmonaires ou les dommages sur les vaisseaux sanguins liés au tabac. En bref, entre IQOS et les cigarettes classiques, les effets seraient a priori tout aussi nocifs pour la santé.

En 2019, une étude publiée dans l’ERJ Open Research indique, après exposition de cellules pulmonaires à différentes concentrations de fumée de cigarette classique et de « vapeur » de tabac chauffé que, dans les deux cas, la fumée ou la vapeur sont très largement toxiques pour les bronches. Le tabac chauffé n’est donc pas moins toxique pour les cellules pulmonaires.

En 2019, encore, une étude réalisée par un laboratoire indépendant au profit de l’ONG suisse la Croix-bleue de Berne, nous apprend que des substances hautement toxiques, appelées « isocyanates », s’échappent des filtres de l’IQOS. Ces substances peuvent endommager les membranes des cellules humaines et contribuer à irriter les voies respiratoires.

Cette liste d’études est non-exhaustive, mais tend à prouver que les recherches scientifiques, à partir du moment où elles ne sont pas téléguidées par un industriel, s’accordent sur la toxicité d’IQOS et du tabac chauffé en général. Alors non, la science, quand elle s'effectue indépendamment et selon des processus clairement établis, n’est visiblement pas du côté de Philip Morris, contrairement à ce qu’affirme son PDG.

« Ce qui crée la confusion, ce sont les études de nos contradicteurs, structurées pour prouver que les cigarettes électroniques ne présentent pas de risques réduits »

Ici, André Calantzopoulos joue lui-même la confusion. Philip Morris International capitalise sur son produit de tabac chauffé, IQOS, qui n’a rien à voir avec les dispositifs de cigarettes électroniques. Comme le rappelle l’Organisation mondiale de la santé, « le tabac est chauffé pour produire de la nicotine. Les cigarettes électroniques réchauffent un liquide qui ne contient pas forcément de la nicotine et qui, dans la plupart des cas, ne renferme pas de tabac ». Mais, Philip Morris a intérêt à jouer sur la confusion entre tabac chauffé et cigarette électronique, tant la seconde est plus populaire que la première auprès des fumeurs et anciens fumeurs.

« Je pense que cette histoire illustre bien le fait que certains politiciens suisses manquent de courage. Du coup, simplement parce que trois ou quatre ONG donnent de la voix, ils se rétractent »

André Calantzopoulos fait ici référence à l’annulation du contrat de sponsoring par PMI pour le pavillon suisse de l’exposition universelle de Dubaï qui prévoyait d’exposer aux visiteurs ses produits IQOS. Mais la pression ne s’est pas limitée à « trois ou quatre ONG (qui) donnent de la voix », comme l’affirme André Calantzopoulos. Nous avions déjà évoqué ce sujet sur notre blog, en décembre dernier.

En effet, outre la totalité des associations antitabac, comme Addiction Suisse ou l’Association suisse pour la prévention du tabagisme, l’affaire est remontée jusqu’à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui s’est indignée, dans un communiqué de presse, de ce projet de sponsoring et a encouragé la Suisse à « ratifier la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac », ce qui n’a, pour le moment, jamais été fait. La ratification de cette convention devrait mettre un terme aux velléités de Philip Morris, car elle prohibe « le parrainage des expositions par les entreprises du tabac, leurs agents ou les personnes ou entités qui leur sont affiliées ».

Autre chose que « trois ou quatre ONG », donc. Un signe intéressant cependant qui témoigne du mépris des industriels du tabac pour ses opposants et les organisations internationales qui, tant bien que mal, tentent de protéger les populations des méfaits du tabac.

« Le problème, c’est qu’il y a encore bon nombre de gouvernements qui n’ont pas adapté leur législation à ces nouveaux produits »

Ne nous trompons pas. Ici, André Calantzopoulos défend un double objectif. L’autorisation de mise sur le marché, déjà. Facteur qui dépend des recommandations des agences de santé des différents pays et de la bonne volonté des pouvoirs publics. Et surtout, une taxation réduite pour les produits jugés « à risque réduit ». Le but inavoué est bien, pour une industrie qui bat de l’aile, d’augmenter considérablement les marges sur les produits dits alternatifs. Alors même que le bon sens, pour des produits comme le tabac chauffé dont la dangerosité est prouvée par les études scientifiques indépendantes, devrait pousser les pouvoirs publics à les taxer comme des produits du tabac classiques.

« Mais il est regrettable de dire : “On ne peut pas croire Philip Morris parce que c’est Philip Morris” »

Et pourtant, depuis toujours, Philip Morris a multiplié les campagnes de communication trompeuses et les études scientifiques truquées. Les tests menés par le laboratoire allemand Inbifo, discrètement racheté par Philip Morris, ont alerté le groupe sur la dangerosité du tabagisme passif dès 1982. Les résultats des études menées, afin de ne pas nuire aux ventes du groupe et ne pas risquer de renforcer la connaissance du public sur les dangers de la cigarette, ont toujours été gardés secrets par Philip Morris.

Le lien vers l'interview (réservé aux abonnés) : https://www.letemps.ch/economie/andre-calantzopoulos-certains-politiciens-suisses-manquent-courage

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