PerDanré
Abonné·e de Mediapart

11 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 déc. 2019

Comment Philip Morris a fait de la diplomatie suisse un allié de poids ?

Le géant du tabac, installé de longue date à Lausanne, s’invite très régulièrement dans les évènements internationaux avec, pour objectif, de faire de la diplomatie suisse un allié de poids dans ses activités de lobbying et son développement commercial.

PerDanré
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Cette alliance qui repose sur la mise à disposition, par PMI, de moyens financiers destinés à financer certains grands évènements internationaux ou culturels. Les liens tissés avec le Département Fédéral des Affaires Étrangères (DFAE) sont, pour Philip Morris International, des outils précieux pour entretenir des contacts avec les gouvernements étrangers et, parfois, peser sur les politiques de santé publique de certains pays.

Sponsoring contre promotion commerciale : le mécénat intéressé de Philip Morris International

L’été dernier, PMI s’est proposé de financer, en partie, le pavillon suisse de la future Exposition Universelle de Dubaï, qui se tiendra entre le 20 octobre 2020 et le 10 avril 2021 aux Émirats Arabes Unis (EAU). Un soutien de poids exclu à la dernière minute, grâce à la mobilisation de plusieurs élus suisses, de l’opinion et même de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), contre ce sponsor encombrant.

C’est par l’intermédiaire de Présence Suisse, organisme de promotion du pays à l’international, que Philip Morris avait prévu, l’été dernier, de débourser la somme de 1,8 million de francs pour contribuer à la mise en œuvre du pavillon. Mais, pour Philip Morris International, rien n’est gratuit. En contrepartie de ce soutien financier, Philip Morris exigeait que les visiteurs puissent tester IQOS, le nouveau produit de tabac à chauffer développé par le cigarettier et au cœur de la nouvelle stratégie commerciale du groupe. Un accord d’autant plus surprenant que IQOS et, plus généralement, le tabac à chauffer, sont au centre des critiques. En effet, depuis sa commercialisation, les études scientifiques, publiées régulièrement, dénoncent vigoureusement l’impact d’IQOS sur la santé des utilisateurs et considèrent qu’il demeure tout aussi dangereux que la cigarette. D’ailleurs, l’ensemble des organismes de santé et la globalité des professionnels de santé déconseillent, à ce jour, le recours au tabac chauffé dans le cadre d’un sevrage tabagique ou de la recherche d’une alternative à la cigarette classique. En mai 2017, Philip Morris avait même fait pression sur l’Université de Lausanne afin que celle-ci arrête la diffusion d’un article scientifique très défavorable à IQOS. En effet, les travaux menés par le Professeur Reto Auer, d’ailleurs récompensé par le Swiss Aérosol Award pour cette étude, concluait à l’existence de risques de nature similaire à la cigarette traditionnelle, quoique potentiellement inférieurs.

Conscient que des mineurs seraient susceptibles de se rendre dans le pavillon, PMI avait même proposé, selon le journal 24 heures, de rendre sa présence « peu attirante » pour les mineurs. Nicolas Bideau, directeur de Présence Suisse, a justifié le choix du sponsor par des impératifs purement financiers en affirmant au journal Le Temps que « l’ensemble du secteur représente de la croissance et de l’emploi », tout en reconnaissant qu’il s’agissait d’un « sujet culturellement complexe ».

 Le rappel à l’ordre de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)

L’annonce de ce partenariat avait entrainé une très nette mobilisation des associations de santé publique. Mais pas seulement. En effet, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) s’est indignée, en août 2019, de ce partenariat et a rappelé, dans un communiqué de presse, les termes de la Convention-cadre anti-tabac, tout en encourageant les gouvernements à « interdire la vente du tabac ou de produits du tabac » lors des expositions internationales.1

Une mobilisation notable des organisations anti-tabac

Au sein des organisations anti-tabac, une levée de bouclier s’est rapidement propagée à l’annonce de ce partenariat. Interrogé par le journal Le Temps, Markus Meury, porte-parole de l’association Addiction Suisse, affirmait ainsi que « c’est l’image de la Suisse qui sera écornée ». Dans le même temps, Verena El Fehri (Association suisse pour la prévention du tabagisme), considérait qu’il s’agissait là d’un pas « jamais franchi ». L’Office fédéral de la santé publique (OFSP), de son côté, a confirmé « ne pas avoir été contacté au préalable ». Une mobilisation des associations antitabac qui a vivement irrité Philip Morris International, qui s’est même fendu d’un communiqué, à la fin du mois de juillet dernier, expliquant que ces associations « prétendent vouloir mettre fin au fait de fumer, mais ne semblent pas intéressées à parler de science dûment documentée et justifiée, d’innovation ou de meilleures alternatives pour les fumeurs ». Il convient tout de même de rappeler une nouvelle fois que, les études fournies par PMI mises à part et à la légitimité très contestable, l’ensemble de la littérature scientifique déconseille vivement IQOS dans le cadre d’une alternative à la cigarette. Par ailleurs, en dépit de campagnes de presse très onéreuses en faveur d’un “monde sans fumée”, un rapport publié par l’Alliance pour la lutte antitabac en Asie du Sud-Est (SEATCA) confirmait la duplicité des compagnies de tabac sur ce sujet. En effet, selon les auteurs de l’étude, “les fabricants de tabac ont déclaré et protégé un plus grand nombre de marques de cigarettes classiques que de nouveaux produits du tabac ou de cigarettes électroniques”.

Dans la tourmente, Ignazio Cassis renonce au partenariat

Même si les échanges de mails entre les fonctionnaires du DFEA, Présence Suisse et PMI prouvent que les discussions étaient d’ores et déjà très avancées, Ignazio Cassis aurait, dès les premières discussions, montré son scepticisme face à ce sponsoring, selon les informations rapportées par le journal Le Temps. Finalement, le Chef du DFEA, sous la pression de l’opinion et des organismes de lutte contre le tabac, a fini par renoncer à ce partenariat à la fin du mois de juillet dernier.

Le réseau diplomatique suisse, allié objectif de Philipp Morris dans ses activités de lobbying ?

Peu de temps après ce scandale, le 9 août dernier, le magazine Le Temps révélait que l’ambassade de Suisse en Ukraine, également accréditée pour la Moldavie, était intervenue auprès des pouvoirs publics moldaves pour s’assurer que le cigarettier pourrait contribuer au futur projet de loi sur le tabac, qui a notamment pour objectif de muscler la prévention du tabagisme dans un pays où un adulte sur deux est un fumeur régulier. Si le soutien économique aux grandes entreprises à travers les réseaux diplomatiques est une réalité, certes contestable, mais compréhensible, la mobilisation d’une ambassade pour influencer une politique de santé publique dans un pays souverain pose des questions morales et éthiques bien différentes qui, visiblement, ne touchent pas le DFEA. Alors que les charges sociales liées à la consommation de tabac dépassent largement toutes les taxes sur la consommation, sur l’activité ou les cotisations sociales perçues par l’intermédiaire de leur activité, la tolérance des autorités helvétiques à l’égard des géants du tabac interroge. La Confédération est en effet le siège de l’Organisation Mondiale de la Santé, à l’origine de la Convention-cadre de lutte antitabac et de son Protocole pour éliminer le commerce illicite de tabac. La Suisse ne montre guère l’exemple et n’a, étonnement, ratifié ni la Convention-cadre, ni le Protocole.

1 : L’extension de l’expression "produits du tabac" traduit la volonté récente de l’institution internationale de santé publique d’assimiler les cigarettes électroniques aux produts du tabac traditionnels, compte tenu du manque d’information relatives à leur supposée moindre dangerosité

Source : https://www.who.int/tobacco/publications/prod_regulation/heated-tobacco-products/en/

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
#MeToo : Valérie Pécresse veut faire bouger la droite
Mardi, Valérie Pécresse a affiché son soutien aux victimes de violences sexuelles face au journaliste vedette Jean-Jacques Bourdin, visé par une enquête. Un moment marquant qui souligne un engagement de longue date. Mais, pour la suite, son équipe se garde bien de se fixer des règles.
par Ilyes Ramdani
Journal — Asie
Clémentine Autain sur les Ouïghours : « S’abstenir n’est pas de la complaisance envers le régime chinois »
Après le choix très critiqué des députés insoumis de s’abstenir sur une résolution reconnaissant le génocide des Ouïghours, la députée Clémentine Autain, qui défendait la ligne des Insoumis à l’Assemblée nationale, s’explique.
par François Bougon et Pauline Graulle
Journal
Sondages de l’Élysée : le tribunal présente la facture
Le tribunal correctionnel de Paris a condamné ce vendredi Claude Guéant à huit mois de prison ferme dans l’affaire des sondages de l’Élysée. Patrick Buisson, Emmanuelle Mignon et Pierre Giacometti écopent de peines de prison avec sursis.
par Michel Deléan
Journal — Violences sexuelles
L’ancien supérieur des Chartreux de Lyon, Georges Babolat, accusé d’agressions sexuelles
Selon les informations de Mediacités, trois femmes ont dénoncé auprès du diocèse de Lyon des attouchements commis selon elles lors de colonies de vacances en Haute-Savoie par le père Babolat, décédé en 2006, figure emblématique du milieu catholique lyonnais.
par Mathieu Périsse (Mediacités Lyon)

La sélection du Club

Billet de blog
Le nucléaire, l'apprenti sorcier et le contre-pouvoir
Les incidents nucléaires se multiplient et passent sous silence pendant que Macron annonce que le nucléaire en France c'est notre chance, notre modèle historique.
par Jabber
Billet de blog
Un grand silence
L'association Vivre dans les monts d'Arrée a examiné le dossier présenté par EDF. Nous demandons, comme nous l'avons fait en 2010 et comme nombre de citoyens le font, que soit tenu un débat public national sur le démantèlement des centrales nucléaires : Brennilis, centrale à démanteler au plus vite.
par Evelyne Sedlak
Billet de blog
Électricité d'État, non merci !
La tension sur le marché de l’électricité et les dernières mesures prises par l’Etat ravivent un débat sur les choix qui ont orienté le système énergétique français depuis deux décennies. Mais la situation actuelle et l'avenir climatique qui s'annonce exigent plus que la promotion nostalgique de l'opérateur national EDF. Par Philippe Eon, philosophe.
par oskar
Billet de blog
Fission ou fusion, le nucléaire c’est le trou noir
Nos réacteurs nucléaires sont en train de sombrer dans une dégénérescente vieillesse ; nos EPR s’embourbent dans une piteuse médiocrité et les docteurs Folamour de la fusion, à supposer qu’ils réussissent, précipiteraient l’autodestruction de notre société de consommation par un effet rebond spectaculaire. Une aubaine pour les hommes les plus riches de la planète, un désastre pour les autres.
par Yves GUILLERAULT