Du paradoxe de la bienveillance

Assénée, comme des coups de marteau sur un clou récalcitrant.

La bienveillance, comme un ordre, une contrainte, qui transforment peu à peu le concept en punition, en interdiction, en entrave à la liberté pédagogique dont nous jouissons.

Le concept de bienveillance.

Concept : "idée générale et abstraite que se fait l'esprit humain d'un objet de pensée concret ou abstrait, et qui lui permet de rattacher à ce même objet les diverses perceptions qu'il en a, et d'en organiser les connaissances. (Larousse)

"Perception", "idée que se fait", autant de termes liés à la subjectivité, montrant à quel point la bienveillance est concomitante au vécu de chacun, si l'on considère, en effet, qu'elle est un concept.

 " Vous manquez clairement de bienveillance, madame. Aimeriez-vous que quelqu'un dans la rue s'adresse à vous de cette façon ?"

 Cette phrase, qu'il faudrait sonoriser pour que le paradoxe apparaisse complètement, m'a été lancée par une inspectrice lors de ma première visite de titularisation. J'avais alors demandé à une élève de cesser ses bavardages en la désignant de la main.Outre le parallèle douteux entre une interpellation anonyme dans la rue et une situation de salle de classe entre un professeur et une élève, je garde un souvenir particulièrement douloureux de cette entrevue durant laquelle je n'ai reçu aucune remarque positive, aucune reconnaissance du travail mené jusqu'ici avec mes deux classes de Quatrième.

 A l'ESPE, ce lieu de formation où nous devions nous rendre deux jours par semaine, l'espoir était grand, au début du Master 2, les attentes encore davantage. Nous avions tout à apprendre, tout à acquérir, aucune confiance en notre posture professionnelle à peine existante, tout juste émergeante. Presque malgré nous, nous avons investi ce lieu comme un refuge et un contenant de nos fragilités. Comme un endroit sûr, sécurisant, une boîte nous permettant de cloisonner vie au collège et difficultés, questionnements. Pour être capable de tenir debout, d'être adulte face aux adolescents, le reste de la semaine. Il était alors naturel de surinvestir nos formateurs, lesquels devenant l'équivalent du superviseur pour le psychologue, un protagoniste de la relation transferentielle qui devait naître. Nous étions en train de devenir prof, nous donnions donc toute notre confiance, par principe, en nos propres profs. Erreur fatale. En tout cas pour certains.

Aujourd'hui, deux années plus tard, je prends pleinement conscience de l'impact des événements qui ont eu lieu à l'ESPE sur la manière dont j'ai enseigné à ce moment là. Très vite, la confiance accordée si facilement disparut. Ce fut la guerre. 10 mois de guerre entre stagiaires et formateurs et entre formateurs eux-mêmes. Nous subissions tous, d'une manière ou d'une autre, la réforme ayant transformé l'IUFM en ESPE. Nous étions la promotion-cobaye.

Mais où était donc passée la bienveillance, plus que nécessaire alors que nous étions souvent malmenés par nos tous premiers élèves ? Incités à narrer nos journées d'enseignants, nous devenions cibles de sarcasmes, d'ironie, et parfois, d'humiliations. Une des formatrices, nous l'avons appris plus tard, avait enseigné seulement deux années, dont une en tant que stagiaire, avant de faire fonction de principale, puis d'atterrir à l'IUFM. Elle avait développé une haine particulière à notre égard. Cela provoquait des situations cocasses :

Alors que nous travaillions sur un texte du 17ème siècle, cette enseignante s'attarda sur l'emploi du mot "vertu" et nous demanda de le définir. Une camarade, nous l'appellerons Alice, fit alors référence à la notion de qualité humaine. Afin de compléter son propos, j'évoquai le principe de chasteté auquel était tenues les femmes avant l'hymen et rappelai ainsi la virginité du personnage concerné. Voici ce qu'elle me répondit :

"Ah oui, vous vous y connaissez, vous, en relations sexuelles, vous n'êtes pas comme Alice !"

Nos regards ébahis circulèrent, mais nos lèvres restèrent closes, nous étions interloquées, incapables de rétorquer. Ce genre d'attitude devint une habitude, avec quelques variantes. Nous pouvions ainsi tour à tour être qualifiées de "prude", de "dévergondée" (pour rester polie), de "stupide", "d'incompétente" ou encore de "bébé". 

Point de bienveillance. (Noir c'est noir il n'y a) Plus d'espoir. Plus d'attentes.

La bienveillance, nous avons fini par la haïr. Nous avions entendu ce terme tellement de fois cette année là, sans jamais avoir pu en bénéficier nous-mêmes, ni par les inspecteurs, ni par les formateurs (à une exception près). Notre tâche la plus fastidieuse à la rentrée suivante fut de redéfinir mais aussi de se réapproprier ce concept, à notre image. En somme, désapprendre ce qui nous avait été enseigné à l'ESPE. Je m'y attelle encore.

 

 

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