Ce n'est pas moi qui le dit , mais je l'ai déjà pensé tellement fort

Extrait de texte d'une conférence de Kenneth White qui colle parfaitement à l'actualité

(l'intégralité de la conférence est disponible sur la Revue des Ressources qui fait par ailleurs une large place aux travaux de Kenneth White)

A visiter et re-visiter sans modération.

http://www.larevuedesressources.org/

Face à la médiocratie

Le 8 avril 2011 par Kenneth White

On a marché sur la Démocratie © Kenneth White On a marché sur la Démocratie © Kenneth White

 

Parmi tous les termes politiques qui ont cours actuellement (démocratie, mondialisme…), et qui nourissent tous les débats, il en manque un à mon sens, qui indique un état de choses fondamental, mais dont on ne parle pas, et pour cause, parce qu’il est omniprésent et opaque.
Pour le désigner, j’ai inventé il y a quelques années le terme de médiocratie.
J’ai su par la suite que ce mot avait été employé dès le début du XXe siècle par le philosophe Alain – mais dans un sens différent. Chez Alain, « médiocratie » ne signifie en fait rien d’autre que le gouvernement des médiocres. Que cela existe, c’est certain. On n’a souvent pas à chercher loin.
Pour ma part, j’entends, par médiocratie, quelque chose de plus général, de plus diffus.
Sur le plan politique, la médiocratie est une caricature de la démocratie, le stade final d’une dégradation progressive.
Si le citoyen ne reste pas perpétuellement en éveil afin de rendre la démocratie (« mot de caoutchouc », disait Blanqui) vraiment opérative, celle-ci est vite pervertie par la démagogie.
De là, elle dégénère en populisme.
Et la dégradation progressive ne s’arrête pas là. Dans le contexte médiocratique, le populisme se transforme en people-isme (anglo-saxon oblige) qui, initialement un phénomène de la presse populaire, devient un phénomène sociopolitique généralisé.
Le terme de « médiocratie », comme je l’entends, loin d’être un concept purement politique, désigne donc aussi un état de culture (plus précisément de « non-culture ») dans lequel la politique, comme toutes les autres instances institutionnelles, est impliquée. Médiocratie, ici, signifie la réduction du concept de culture au niveau le plus bas. C’est un état de choses où le médiocre (le moins exigeant, le plus facile) est la matière la plus répandue, parce que la plus facilement vendable, où l’individu, loin de figurer comme un être en voie de développement, ce qu’il est dans toute culture qui vaille, comme dans toute démocratie réelle, est de plus en plus considéré uniquement comme un consommateur, de marchandises ou de « culture » avec de gros guillemets, dans l’intérêt d’une « croissance » continue vue comme l’enrichissement général d’une société, mais qui n’est en fait que l’enrichissement de quelques-uns.
Bref, c’est une société où les valeurs cotées en Bourse sont les plus estimées, où tout ce qui dépasse les lieux communs les plus éculés, la banalité la plus épaisse, voire même la vulgarité la plus crasse, est considéré, non seulement comme « élitiste », mais comme dangereusement « extrême ».
Mais si notre société ne commence pas à faire face à cette situation, non seulement elle pourrira de l’intérieur, mais elle sera exposée à plus ou moins longue échéance à des extrémismes simplistes et fanatiques de toutes sortes – on en voit déjà les prémices.

Médiocratie (pdf, 0 B)

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